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Basta !
Sommés d’abattre leurs vaches en bonne santé pour que la France continue d’exporter
#elevage #vaches #tuberculose
Article mis en ligne le 5 avril 2025
dernière modification le 3 avril 2025

« Le jour d’un abattage total, tout s’effondre, on n’a plus aucun point de repère quand les bâtiments sont vides. » Jocelyn Bertrand, agriculteur bio, a vu partir à l’abattoir ses 305 vaches en 2023. Une seule de ses bêtes était malade. Le territoire où il est installé depuis 1999, la Suisse normande, au sud de Caen, avec ses prairies vallonnées, est l’un des foyers de la tuberculose bovine.

Cette maladie infectieuse, dont l’agent principal est la bactérie Mycobacterium bovis, est transmissible à l’humain par l’ingestion de lait cru provenant de vaches infectées, ou par contact étroit avec des tissus infectés dans les abattoirs ou boucheries. À l’origine de milliers de cas en Asie du Sud-Est et en Afrique, elle concernerait moins de dix cas humains, non mortels, chaque année en France. Chez un animal infecté, « le lait pasteurisé ou stérilisé est consommable, la viande aussi », indiquent les vétérinaires interrogés.

Mais « la tuberculose bovine reste une zoonose majeure qu’il convient de combattre », affirme Fabrice Chevalier, en charge du dossier au ministère de l’Agriculture, dans un courriel à Basta !. Ainsi, toute détection de la maladie dans un troupeau en France entraîne l’application d’un protocole strict, et destructeur pour les éleveurs. Environ 45 élevages ont vécu des abattages depuis 2013 en Suisse normande. (...)

En quatre mois, tout notre travail de sélection très pointilleuse pour parvenir à une production de qualité et des animaux avec qui nous pouvons travailler, a été balayé. C’est dur de s’en remettre », raconte Tom aux côtés de son père, Harrie. (...)

25 ans de travail balayés

Il est d’autant plus difficile de s’en remettre qu’en l’état actuel des tests, c’est seulement au moment de l’abattage que l’infection peut être confirmée ou infirmée. Dans le cas de Jocelyn, « toutes les semaines, un camion emportait 40 vaches ». Le lendemain de chaque départ vers l’abattoir, l’éleveur appelle les services de l’État pour savoir si des lésions sont retrouvées.

« Premier camion, aucune. Deuxième camion, aucune… Cela a été comme ça jusqu’au septième. Aucun cas positif, à part la première bête qui avait réagi au test intradermique, raconte Jocelyn Bertrand. Vous pleurez toutes les larmes de votre corps. Tout le travail depuis 25 ans, celui de vos ancêtres, est rayé de la carte. »

En discutant avec ses collègues et voisins concernés, Jocelyn Bertrand découvre qu’ils partagent tous ce même vécu : pour une ou deux bêtes positives, tous ont perdu la totalité de leur cheptel. (...)

« Le plus dur, ça a été les petits veaux. Il y en a une cinquantaine qui naissent aux mois de février et mars. Ils ont été euthanasiés, parfois juste après être nés » (...)

« Aucune analyse n’est fiable à 100 %, atteste la vétérinaire Coralie Amar. Il peut y avoir des faux positifs : des animaux réagissent alors qu’ils ne sont pas atteints. Si l’animal réagit, c’est parfois parce qu’il a déjà rencontré le germe, mais pas celui de la tuberculose bovine. S’il y a bactérie, il n’y a pas forcément maladie. Or, aujourd’hui, s’il y a une suspicion pour un animal, on tue un troupeau. »

À l’inverse, il peut aussi y avoir des faux négatifs : un animal ne réagit pas au test, mais se révèle positif lors des analyses post-mortem. « Face au risque de ne pas détecter tous les bovins infectés en l’état des techniques disponibles, il est plus sûr de procéder à un abattage total quand la maladie émerge dans une zone saine », indique ainsi le site du ministère de l’Agriculture. (...)

95 % des animaux abattus sont sains (...)

Garantir les exportations à tout prix ?

Le « statut indemne » est au cœur de cette affaire. Les pays qui comptent moins de 0,1 % de leurs élevages bovins infectés – un seuil fixé par l’Organisation mondiale de la santé animale – sont considérés comme « indemnes ». Autrement dit, il faut que moins de 1 élevage pour 1000 soit touché par la maladie. C’est ce statut qui conditionne le commerce des animaux et de leurs produits, lait et viande, au niveau européen et international. (...)

Fabrice Chevalier, le référent national tuberculose bovine au ministère de l’Agriculture, assume cette position : « Nous affichons l’objectif de conserver ce statut indemne pour préserver avant tout la santé humaine et animale, tout en limitant les freins aux échanges de bovins au sein de l’Union européenne, et en favorisant les exportations notamment de produit laitier français vers les pays situés hors Union européenne, pour qui ce statut indemne est également un préalable sanitaire à l’acceptation de nos produits. » (...)

« Ce statut indemne, ça nous pose un énorme problème, dénonce l’éleveur basque Ugo Arbelbide. Aujourd’hui, c’est le système économique qui définit la réglementation sanitaire. On veut éradiquer une maladie parce qu’elle ralentirait le commerce. Si on veut contrôler une maladie, il ne faut pas le faire sur des critères liés aux injonctions de partenaires commerciaux. »

« Ça fait des années que des troupeaux sont abattus et tous les ans on a le même nombre de foyers », ajoute Sylvie Colas, de la Confédération paysanne. Bien que le nombre de cheptels ait presque été divisé par trois en France depuis 1995, une centaine de foyers sont encore identifiés chaque année. (...)

Comprendre d’où vient le problème

D’où est venue la bactérie ? Chez Tom et Harrie comme chez Jocelyn, les regards se tournent vers la faune sauvage. Les blaireaux et les sangliers, qui prolifèrent dans la région et dont certains ont été retrouvés contaminés, peuvent-ils être à l’origine de la contamination ?

« Notre exploitation est isolée : nos animaux ne peuvent pas être en contact direct avec les animaux des autres fermes qui ont aussi été touchées », explique Harrie. Les éleveurs demandent aux services de l’État d’investiguer pour comprendre pourquoi la mycobactérie est plus présente sur leur territoire qu’ailleurs. Mais n’obtiennent pour l’instant pas de réponses.

La demande est similaire au Pays basque. (...)

« Il faut créer un nouveau protocole plus acceptable et renforcer la gestion de la faune sauvage. On ne demande pas l’extermination du blaireau ou du sanglier, mais des tests sur ces animaux qui sont aux abords de nos fermes » (...)

Stress permanent d’une nouvelle contamination (...)

La gronde monte dans les campagnes

« L’État s’entête sur un truc qu’il ne maîtrise pas », considère Christophe Davy. L’homme est à l’origine, avec Jocelyn Bertrand et d’autres agriculteurs de Normandie, d’un collectif pour réclamer une révision du protocole sanitaire. Eric Méens, un vétérinaire de la région, propose plusieurs pistes pour s’attaquer différemment à la problématique : identifier le génome des vaches à risque, vacciner les blaireaux, renforcer l’immunité des bovins lors de périodes critiques, travailler sur leur microbiote et sur la qualité des sols…

Un collectif d’éleveurs et d’éleveuses s’est aussi monté dans la Soule, province du Pays basque, où onze foyers de tuberculose bovine ont été détectés fin 2024 dans un petit périmètre d’une quinzaine de kilomètres. « Alors que seulement seize vaches sont positives, 1021 sont susceptibles d’être abattues. Bien sûr que l’on va s’y opposer », confiait en février dernier une des éleveuses touchées.

Les éleveurs ont bénéficié le 15 février d’une motion de soutien des élus de la communauté d’agglomération du Pays basque, appelant à mettre en place « des protocoles d’abattage adaptés […] basés sur le principe de non-abattage des animaux sains ». Face au refus des éleveurs de procéder à l’abattage total, le préfet a fini par créer le 17 mars une zone de surveillance renforcée (ZSR). « Plus de 200 éleveurs sont concernés », souligne Ugo Arbelbide. (...)

Une partie de ces éleveurs prévoient dans les prochaines semaines d’emmener leurs animaux en estives, c’est-à-dire dans les pâturages de montagne. Or, l’arrêté pris contraint les éleveurs, avant de partir, à mettre en place des mesures de biosécurité comme des doubles clôtures, et à faire un nouveau test.

« L’État n’est pas conscient du poids mis sur les épaules des éleveurs », souffle Ugo Arbelbide. « Durant trois jours, dans l’attente du résultat du test, on a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Surtout que des vaches réagissent au test alors qu’elles ne sont pas malades. La colère risque de monter. Il faut avoir la possibilité de retester avec une autre technique. » « On touche ici au modèle de production, au pastoralisme, aux vaches plein air, dénonce Sylvie Colas. Ce n’est pas possible en termes de réalité de fonctionnement de la ferme. »

La tuberculose bovine pourrait aussi dissuader des installations. (...)