Cheick a travaillé comme intérimaire chez Sepur, de 2019 à 2021. En octobre 2021, avec 58 autres travailleurs sans papiers, il se met en grève pour dénoncer son « exploitation » et obtenir sa régularisation. Un mouvement couronné de succès.
(...) Chez Sepur, ce « système » consistait à nous embaucher comme intérimaires sans que nous soyons en contact avec les entreprises d’intérim. On nous disait de venir le matin, très tôt, dans les dépôts. Là, le chef d’équipe, en CDI chez Sepur, décidait ou non de nous embaucher. Les conditions étaient à prendre ou à laisser, nous n’avions pas le choix. On ne connaissait pas l’entreprise d’intérim dont on voyait le nom sur nos fiches de paie. Moi, je n’ai jamais rencontré une seule personne qui travaillait pour celle-ci ! (...)
Quand j’ai commencé à travailler, on ne m’a pas fourni tous les équipements nécessaires. J’ai dû aller à Decathlon pour m’acheter des bottes en plastique. À Pantin, nous n’avions pas de vestiaire pour nous changer. On nous mettait à disposition une sorte de box de garage, sans toilettes ni eau. (...)
Ensuite, pendant la crise sanitaire, on a continué à travailler. Là encore, je faisais partie de la fameuse « première ligne ». Sepur ne nous a fourni ni gel hydroalcoolique ni masques. Si on tombait malade, on devait le cacher pour conserver notre mission. Ils m’ont attribué le sale boulot. L’entreprise connaissait mon statut (...)
Cette entreprise a profité de l’argent public pour nous surexploiter. (...)
Plusieurs d’entre nous ont traversé la Méditerranée pour venir ici, certains ont même été emprisonnés en Libye. En France, on a profité de cette vulnérabilité pour nous mettre dans un système qui nous a esclavagisés, il n’y a pas d’autre mot. Cela fait quatre ans que j’ai quitté Sepur et, pourtant, je garde encore de nombreuses séquelles. Mon corps s’en souvient. (...)
Le 25 octobre 2021, c’est pour dénoncer tout cela qu’on a mené une grève coordonnée dans toute l’Île-de-France grâce à la CGT. On voulait être reconnus comme des travailleurs « normaux ». À Bobigny, le maire nous a permis de nous installer librement sur la place de la mairie. C’est à ce moment seulement que j’ai compris qu’en France certaines personnes nous considéraient comme des êtres humains à part entière. Un mois et demi plus tard, le 9 décembre, on a réussi à avoir un premier rendez-vous à la préfecture pour obtenir notre régularisation. (...)
Aujourd’hui, grâce à ce mouvement, on a tous [les 59 travailleurs sans papiers intérimaires chez Sepur, N.D.L.R.] obtenu notre titre de séjour. Personnellement, j’ai fait le choix de quitter immédiatement ce boulot. J’en ai trouvé un autre, en CDI. Je n’ai même pas de mots pour qualifier la différence entre les deux. (...)