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France24
Migrations : plongée au cœur de la rétention administrative en Europe
#CRA #etrangers #migrants #immigration #UE
Article mis en ligne le 13 février 2026

Les centres de rétention administrative dans lesquels sont placés les migrants sans papiers, en attente d’expulsion, se multiplient en Europe. Au sein de l’Union Européenne, seuls 24% en moyenne de ces retours sont effectifs et les délais de détention s’allongent, jusqu’à 90 jours en France. La sociologue Louise Tassin a eu accès, pendant plusieurs mois, à ces lieux d’enfermement en France, en Italie et en Grèce. Dans son livre Comme on les enferme. Dans les centres de rétention de Paris à Lampedusa, elle en décrypte le fonctionnement, notamment le rôle central des acteurs privés, et les effets, dont celui de rapprocher des étrangers retenus pour des raisons administratives en figures criminelles.

RFI : Lorsque vous avez accédé, en tant qu’étudiante en sociologie, à ces lieux très fermés au public, qu’avez-vous découvert ?

Louise Tassin : En arrivant dans le centre de rétention parisien, j’ai eu trois surprises. Alors que je m’attendais à une situation relativement explosive, je me suis trouvée face à des policiers qui plaisantaient, bavardaient, jouaient sur leur téléphone. En fait c’était très routinier. Mais cette routinisation n’était pas dénuée de violence pour autant. Au contraire, elle dit quelque chose de la normalisation de ces lieux.

Les centres de rétention dans l’Union européenne sont des lieux de violations des droits attestées. Ils ont fait l’objet de condamnations, notamment à l’échelle européenne. Ce qui m’intéressait dans cet ouvrage, c’était moins de documenter une fois de plus ces atteintes au droit que d’essayer de comprendre les conditions qui rendent possibles et acceptables ces abus dans un cadre désormais légalisé, et normalisé.

La deuxième surprise, c’est le rôle des acteurs privés, non étatiques, dans ces espaces, notamment en France, mais également en Italie où la gestion est entièrement déléguée à un tiers. À Lampedusa, il s’agit d’une coopérative sociale non lucrative, qui, en réalité, n’a de coopérative et de sociale que le nom, parce qu’elle fonctionne comme une entreprise.

La troisième surprise a été de constater à quel point, dans les trois sites que j’ai étudiés, en région parisienne, à Lesbos et à Lampedusa, les expériences des étrangers enfermés se faisaient écho, malgré des conditions matérielles d’enfermement très différentes. Ces personnes ont le sentiment d’être injustement traitées comme des criminels.

Il faut rappeler que ces centres de rétention visent à enfermer des étrangers pour un motif uniquement administratif, et non parce qu’ils auraient commis un délit. Or, le fait de les enfermer dans des dispositifs d’allure carcérale, et au fonctionnement carcéral, infléchit le regard que l’on porte sur eux, et tend à les criminaliser. (...)

l’équipe des sous-traitants, dans le centre sur lequel j’ai travaillé en région parisienne, était constituée presqu’exclusivement d’immigrés et de descendants d’immigrés. Une large partie des équipes a été étrangère et certains ont même été sans papiers au cours de leur trajectoire.

C’est étonnant à première vue que d’anciens sans-papiers travaillent dans un centre de rétention, mais ça ne l’est qu’en apparence : cela révèle les apories, les contradictions insolubles des politiques migratoires françaises et européennes. La lutte contre l’immigration irrégulière occupe une place centrale sur la scène médiatique et politique, alors qu’en fait, les États membres ont très largement recours à la main d’œuvre précaire et flexible que constituent ces étrangers et ces étrangères. (...)

on observe une forme de transfert informel de prérogatives qui sont traditionnellement régaliennes à des acteurs précarisés qui n’ont, ni les moyens, ni la formation dont bénéficient les acteurs publics. (...)

Il y a quelque chose de très surprenant dans le livre : certains prestataires du privé et responsables publics disent que les centres de rétention administratifs ne servent à rien. Pourquoi cette conclusion ?

Il est vrai que ça a été une grande surprise de me rendre compte à quel point les personnes qui travaillent elles-mêmes au sein de ces lieux sont également critiques de leur inefficacité relative. Il faut savoir que les centres de rétention administrative sont un dispositif coûteux dans l’Union européenne qui ne répond pas, ou peu, aux objectifs qu’ils se fixent.

Dans l’Union européenne, moins de 30% des personnes qui ont écopé d’une mesure d’expulsion du territoire européen sont de facto expulsées. Et c’est par ailleurs un dispositif aux conséquences, comme on l’a déjà dit, problématiques en termes de d’atteinte aux droits.

Je pense à un des hauts gradés rencontré dans un centre de rétention. Nous parlions des violences, des actes de détresse, des tentatives de suicide qui sont nombreuses parce que ces centres de rétention sont émaillés de tensions quasi quotidiennes. Quand je lui ai demandé ce qui pouvait être amélioré, il m’a répondu très clairement : « Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu’il faille le noter, mais ce qu’il faudrait, c’est supprimer les CRA [centres de rétention administrative, NDLR] régulariser tout le monde. Mais ça ce n’est pas rationnel. » Je laisse aux lecteurs le soin de s’interroger sur le degré de rationalité de cette idée et/ou de celle continuer à perpétrer l’existence de ces centres de rétention.