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Marie-Claude Saliceti
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Street Press
Les demandeurs d’asile abandonnés d’un centre social francilien
#migrants #demandeursdasile #accueil
Article mis en ligne le 9 janvier 2024

Depuis l’arrivée d’un nouveau chef de service, personne ne s’occupe des demandeurs d’asile d’Ozoir-la-Ferrière, en Seine-et-Marne. Près de la moitié d’entre eux dénonce le bafouement de leurs droits et revendique une prise en charge adaptée.

Sur son lit une place, dans sa petite chambre de 9m2 sobrement meublée mais bien nettoyée, Hawa (1) fond en larmes. « Si je signe le papier, je vais devoir partir d’ici et je n’ai nulle part où aller », redoute la trentenaire en oromo, la langue de son pays, l’Ethiopie. Enceinte de huit mois, elle vit ici depuis un an, avec 60 voisins, dans l’Hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile (Huda) d’Ozoir-la-Ferrière (77), géré par l’association Coallia. Hawa vient d’être déboutée du droit d’asile. Elle juge le nouveau chef de service des lieux qui ne lui aurait pas communiqué à temps les informations, en partie responsable : elle ne peut plus faire recours auprès de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) pour espérer avoir des papiers. La future maman qui ne sait ni lire, ni écrire, et ne parle ni le français, ni l’arabe, se sent bloquée. « Il m’a demandé de signer un papier, on m’a avertie que ça serait sûrement pour quitter les lieux. Mais je ne comprenais pas ce qu’il était écrit. Alors je n’ai rien signé et je reste là, je ne sais pas où aller. »

Les cas comme celui d’Hawa se multiplient à l’Huda. StreetPress a rencontré une vingtaine de résidents et de résidentes, environ un tiers, qui tiennent tous le même discours : depuis l’arrivée d’un nouveau chef de service, Paul B., en septembre, ils se sentent laissés à l’abandon (...)

Par ailleurs, tous les travailleurs sociaux de l’Huda ont quitté le lieu depuis l’arrivée de Paul B., des départs parfois directement liés avec ce dernier. (...)

Pas de distribution de courriers importants

Dans la chambre de Nour (1), les cafards pullulent et grimpent sur les murs. Sur son téléphone, la trentenaire enceinte de huit mois fait défiler les vidéos de punaises de lit sur son matelas. Elle raconte avoir quitté son pays à pied, pour fuir un harceleur qui – deux ans plus tard – est toujours à sa recherche. Malgré trois plaintes contre lui, il continue de placarder sur les murs de la grande ville du pays des affiches avec son visage : « Nour la voleuse, récompense si vous la retrouvez ». En face d’elle, sur une petite table en bois est posée une pochette verte. La future maman l’ouvre et montre les courriers de l’Assurance-maladie ou de la Caf, datés de début septembre ou octobre qui viennent seulement de lui être remis, début décembre. « J’ai été à l’Assurance-maladie à Melun pour qu’on me dise que j’avais déjà reçu le courrier », explique celle dont le ventre l’empêche de marcher correctement. L’accouchement est pour bientôt. Quand elle parle de son futur bébé, un grand sourire se dessine sur ses lèvres. (...)

Le 5 décembre 2023, 27 résidents – près de la moitié des gens de l’Huda – ont adressé une lettre à la directrice de Coallia, qui gère le centre et dont dépend Paul B. Ils dénoncent le bafouement de leurs droits et revendiquent une prise en charge et des conditions de vie conformes à la charte qu’ils ont signée à leur arrivée sur les lieux.

Après réception, l’asso a organisé une réunion avec les résidents le 8 décembre. Selon le compte-rendu de Coallia, seulement sept se seraient présentés et personne parmi eux n’aurait entendu parler de la lettre. Questionnés sur leur absence à la réunion, une partie des résidents signataires de la lettre expliquent avoir eu peur « d’avoir des problèmes ». D’autres déclarent qu’ils étaient en formation ou en rendez-vous extérieurs. Deux semaines plus tard, le 20 décembre, après avoir été contactés par StreetPress, Coallia – qui n’a pas souhaité nous répondre – leur a envoyé une lettre en français.

L’association affirme que le personnel s’est mobilisé « à hauteur des attendus […] dans le respect du cahier des charges de l’OFII », tout en admettant que les bureaux n’ont pas été ouverts pendant 15 jours en novembre et en déplorant « que le fonctionnement du dispositif […] ne se fasse pas dans les conditions les meilleures permises par le financement de l’État ». Selon le document, « la direction de l’Huda a mobilisé tous les moyens possibles pour recruter au plus vite. » Mais reconnaît que par leur faute, une résidente – Hawa – n’a pas pu formuler son recours à la CNDA dans les temps, et d’ajouter qu’une note à ce sujet a été envoyée à la cour. Pour l’association, il s’agit du « seul cas problématique de leur fait. »
Problèmes de santé (...)

Dans sa réponse aux résidents, Coallia reconnaît le manque d’effectifs des travailleurs sociaux à Ozoir-la-Ferrière et tient pour responsable « le contexte national de difficultés de recrutement » dans « l’ensemble du secteur médico-social ».

Pendant ce temps, certains résidents affirment aussi ne pas être en capacité de se nourrir, sans que la direction ne le sache. (...)

« On a fait de si longues routes, on a quitté nos pays pour ça. » (...)

Après que StreetPress ait rencontré les résidents et interrogé l’association, certains habitants assurent que le nouveau chef de service a cherché à connaître les personnes qui nous avaient rencontrés. D’autres se sont sentis intimidés par son attitude. Paul B. n’a pas donné suite à nos questions, et espère que StreetPress a « obtenu le plus d’avis possible afin que cette enquête soit exhaustive. »