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le monde diplomatique (mai 2007, accès libre)
La longue traque des migrants clandestins au Maroc
#migrants #immigration #Maroc #UE
Article mis en ligne le 24 septembre 2024
dernière modification le 22 septembre 2024

Le dispositif mis en place aux frontières de l’Europe pour combattre l’immigration clandestine transforme nombre de pays limitrophes en vastes zones de rétention. Reportage au Maroc, où quelque dix mille migrants et réfugiés politiques africains sont ainsi bloqués sur le chemin de l’Espagne. Conduits à se fixer dans les grandes villes, victimes de violences de plus en plus graves, ces exilés sont les otages d’un marchandage entre Rabat et l’Union européenne.

A l’intérieur de ce camp de rétention informel, trois cents à quatre cents personnes survivent grâce à l’aide d’associations locales et de Médecins sans frontières (MSF), à la solidarité des femmes du quartier et aux maigres revenus tirés de la mendicité, de petits boulots et de trafics divers. Elles dorment sous des bâches en plastique pendues aux arbres fluets et aux murs du campus. Mal vêtues, mal nourries, elles sont exposées aux rafles policières et à la loi des mafias qui régissent le camp.

Les occupants sont pour la plupart originaires du Nigeria, du Cameroun, de Guinée, du Sénégal, du Mali, de Côte d’Ivoire, de République démocratique du Congo (RDC). Quelques rescapés du Darfour échouent ici de temps en temps. Agés de 18 à 30 ans, ils vivent regroupés par communautés, francophones d’un côté, anglophones de l’autre. La majorité a un niveau d’éducation dépassant le secondaire et un métier. Dans leur vie antérieure, ils étaient artisans, commerçants, ouvriers, fonctionnaires, agriculteurs, médecins ou ingénieurs.

Pour ces Africains partis « chercher la vie » en Europe, la région d’Oujda a longtemps représenté une ultime étape avant de passer « de l’autre côté de la Terre », moins violent et tellement plus riche. La plupart s’en allaient traverser le détroit de Gibraltar. Puis, ils ont visé l’entrée dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, survivances singulières d’une époque, celle de la colonisation, où les flux de population transméditerranéens se faisaient dans le sens nord-sud.

Mais, lors du Conseil européen de Séville (juin 2002), plusieurs Etats européens emmenés par l’Espagne de M. José María Aznar ont menacé de bloquer les aides financières aux pays de départ et de transit qui ne les aideraient pas à combattre les clandestins. Objectif : créer un cordon sanitaire autour de l’Union européenne en sous-traitant aux pays voisins la rétention des migrants et demandeurs d’asile… ainsi que les violations des droits de la personne qui vont de pair.

Directement visé, le Maroc prend acte de cette nouvelle conditionnalité de l’aide. Il a beaucoup à perdre puisqu’il est le premier bénéficiaire, à hauteur de 20 %, des fonds européens destinés aux pays méditerranéens (programme MEDA). Au total, l’Union européenne accorde au royaume 150 millions d’euros d’aides par an, sans compter les prêts. (...)

Dans ce système de plus en plus dur, la vie est un enfer pour les plus vulnérables. A commencer par les femmes, presque toutes condamnées à se vendre pour un toit ou une pièce de 10 dirhams (moins de 1 euro). « Nous avons quitté le pays parce que ça n’allait pas, explique Françoise, une Congolaise de 29 ans arrivée en 2004. Mais nous n’avons pas voulu cette vie. A tout moment, on nous chasse, on nous jette à Oujda, on nous viole. Il faut toujours courir derrière un homme, qui te demande ton corps en échange. Après, il te donne la grossesse ou la maladie [le sida]. Dieu seul sait quand on va quitter cette misère. »

Le parcours de Françoise est un calvaire tragiquement banal pour une femme migrante. (...)

le Maroc, qui met en avant ses graves déficits sociaux, ne veut pas entendre parler d’instaurer un droit d’asile sur son sol, comme le lui demandent le HCR et l’Union européenne. Résultat, les réfugiés n’ont droit ni à la carte de séjour ni au permis de travail qui leur permettraient de reconstruire leur vie au Maroc, à défaut d’atteindre l’Europe. Pis, ils sont régulièrement pris dans des rafles et refoulés à la frontière algérienne, malgré la loi 02-03 et la convention de Genève censées les protéger.

Pour M. Mohamed Kachani, juriste, il est plus que temps de rompre avec l’obsession sécuritaire et de considérer la problématique des migrations dans sa globalité. Il faut « agir au niveau des causes fondamentales », dit-il. Pour cela, le premier impératif serait de s’atteler sérieusement à sortir l’Afrique de la crise où elle s’enfonce.