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La langue cannibale : politique et psychanalyse d’un empoisonnement par l’oreille
#parole #langue #totalitarismes
Article mis en ligne le 23 janvier 2026
dernière modification le 19 janvier 2026

« La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. »
Victor Klemperer, 1947, LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 1996, p.40.

Le travail du philologue juif, Victor Klemperer, est bien connu. À partir de 1933, ce professeur de philologie de l’Université de Dresde, destitué de sa chaire par les nazis, humilié, mais épargné de la déportation du fait de son mariage avec une aryenne, tient un journal. Ce journal est en lui-même une activité de résistance, une résistance à la propagande nazie qui se diffuse par une modification de la langue, par une technicisation et une biologisation de ses expressions. Le vivant dont les nazis font un éloge incantatoire est dénié dans sa spécificité par l’usage fonctionnel, instrumental, technique que les nazis font du langage.

Les langues totalitaires

Victor Klemperer observe les conversations du quotidien, les paroles du langage ordinaire dont il constate la contamination par un vocabulaire de plus en plus enclin à privilégier les sigles (BDM (2), HJ (3), DAF (4)…), les mots techniques évoquant les machines et les automates, les métaphores biologiques. La langue s’appauvrit, « c’est comme si elle avait fait vœu de pauvreté », écrit Klemperer (5). Des mots nouveaux, des expressions nouvelles, des significations nouvelles, font leur apparition pour justifier le fanatisme racial, exclure les juifs en présentant Hitler comme le Sauveur (le Christ), le Rédempteur qui vient à la rencontre du Peuple (Volk est le mot mis à toutes les « sauces » par la cuisine nazie). (...)

Un des vecteurs les plus importants de cette propagande toxique résulte aussi de l’inversion des valeurs, de la signification des mots. Le mot « fanatisme », toujours employé dans un sens péjoratif depuis la philosophie des Lumières, acquiert un sens positif de dévouement extrême, d’héroïsme militant dans la langue nazie. (...)

c’est par des expressions isolées, des tournures de phrases, des formes syntaxiques que le nazisme a imposé sa conception du monde à des millions d’Allemands. Cette colonisation de leurs esprits fut adoptée de façon mécanique et inconsciente au moyen d’une nouvelle langue totalitaire contaminant progressivement et insidieusement les échanges ordinaires des Allemands sous le IIIe Reich. Tel est l’apport essentiel de son travail paru en 1947.

Un an avant la parution de l’ouvrage de Klemperer, Georges Orwell publie un petit opuscule intitulé La politique et la langue anglaise, dans lequel il déplore la « décadence » de la langue anglaise dont le flou et l’incompétence des expressions employées, pour rendre compte de la vie politique ordinaire, finit par « pervertir » la pensée. (...)

la langue n’est pas que le miroir de la pensée, elle la fabrique  ! Cette thèse est formulée dès les premières lignes de son opuscule (...)

L’originalité de George Orwell est de montrer que cette perversion du langage, cet avilissement de la langue, est un fait politique global dans une société donnée, à une époque donnée (...)

George Orwell, lucide plus que jamais, en a eu l’intuition : la langue est rapidement encline à devenir totalitaire, jusque et y compris chez les opposants aux totalitarismes. (...)

La psychose témoigne en martyr de cette colonisation de l’être par la langue qui, tel un vampire, suce le sang de l’être et dévore son corps. Mais la langue comme l’être n’existent qu’après avoir été confondus, vampirisés, puis individualisés. Le paradoxe est que le vampirisme de la langue siphonne l’être en même temps qu’il le nourrit. L’être n’advient, n’émerge dans l’espace social, qu’après avoir été façonné, modelé dans sa chair avant qu’elle ne devienne parole.

Il arrive, dans l’expérience de la psychose, que cette nourriture devienne essentiellement cannibale et que le sujet l’éprouve alors comme une dévoration de son être, révélant à ciel ouvert le processus de normalisation de la langue. (...)

Comprendre les paroles d’un autre, c’est le prendre en soi, être infecté par lui au risque d’être sous sa tutelle, sous son emprise. La psychose met en scène cet empoisonnement par l’oreille, la névrose en fait un symptôme et la relation d’emprise son principe premier. Ce que nous nommons influence sociale, emprise psychologique, propagande et agitation politique ou publicitaire procède de cette face sombre du pouvoir symbolique de la langue et du langage. Nous nous laissons infecter par la langue, et la LTI en a constitué un exemple obscène, mais en aucune manière exceptionnel. (...)

. Les psychanalystes savent bien qu’avant d’entendre le sens des mots d’une interprétation, les patients la reçoivent comme coups, caresses, punitions, gavage ou sevrage, rapprochement des corps ou déchirement des êtres.

Ce pouvoir d’influence et d’emprise est au cœur de la relation thérapeutique comme de la politique, pour le meilleur et pour le pire, mais il est constamment présent dans les relations sociales, et c’est sur lui que se branchent les totalitarismes de masse. C’est aussi sur cette « machinerie de la langue » que se branche la psychologie des masses, non seulement dans les régimes totalitaires mais plus généralement dans les modes de gouvernementalité des conduites, c’est-à-dire dans la politique.

La langue d’aujourd’hui est technofasciste (...)

Un nouveau fascisme était apparu, – bien plus toxique que le fascisme historique –, celui de la consommation standardisée, de la dégradation du langage par la télévision, de la fausse expressivité de la publicité, des langages-signaux des slogans, du nivellement du vocabulaire et d’une « interprétation purement pragmatique (sans amour) des actions humaines [qui] dérive donc, en conclusion, de cette absence de culture ou, tout le moins de cette culture purement formelle et pratique […] qui n’exprime que la violence et l’ignorance d’un monde répressif comme totalité » (22). Ce monde où règne le technofascisme est celui de la disparition des lucioles.

Sans devoir reprendre mes travaux précédents, je dirai, en un mot comme en cent, que cette révolution anthropologique, ce technofascisme, n’a fait que croître et s’amplifier au cours des décennies suivantes. Avec, bien évidemment, des effets de seuils. (...)

Il faudrait, pour éviter le déterminisme technologique de machines qui ne sont plus seulement des machines de production et de consommation, mais des machines cybernétiques et d’information qui façonnent les réalités matérielles et psychiques, – donc politiques –, plus qu’une interdiction du portable au collège et au lycée. Il nous faudrait vivre autrement notre citoyenneté, procéder à une révolution symbolique des valeurs et des rites sociaux. Il nous faudrait réapprendre à penser et à nous parler, sans devoir nous contenter d’une « subjectivité assistée par ordinateur » (25). Ce qui en aucune manière ne jette le discrédit sur ces formidables petites machines, mais révèle notre lâcheté morale à les laisser gouverner à notre place, et à faire élire des hommes politiques qui risquent d’en être que les supplétifs.

Il nous faudrait réapprendre la fidélité à nos paroles, proscrire le mensonge et les fake news, retrouver le goût des mots et l’empathie pour la langue et les tremblements du style. Bref, il nous faudrait apprendre à recréer les conditions de l’Amour contaminées aujourd’hui par cette pulsion de mort dont la violence n’est que le fruit.