Comment dissiper le brouillard de données, de nouvelles, d’images qui grésille sans trêve sur nos écrans ? Une méthode révolutionnaire, quoique vieille de deux millénaires, pourrait bien offrir un asile aux déserteurs de la guerre de l’attention. Ses vertus stupéfient ses usagers ; son pouvoir affole la Silicon Valley.
(...) les tâtonnements de l’Audimat pour cibler des audiences grossièrement découpées (la fameuse « ménagère de moins de 50 ans » chère aux publicitaires des années 1990) ont cédé la place à une individualisation raffinée du message grâce à l’extraction des données personnelles. Ces dernières alimentent les algorithmes qui déterminent statistiquement ce qu’il faut donner à voir, à lire et à entendre à chaque utilisateur pour qu’il reste le plus longtemps possible connecté à la plate-forme. Disputée, débitée en confettis, désintégrée en bribes de sons, morceaux d’images, fragments de mots, la collecte d’informations se trouve découplée des conditions qui permettent de lui donner du sens : la lenteur, la continuité, l’échappée belle de l’esprit. Au-delà de celui passé sur les écrans, l’ensemble des temps sociaux subissent ce déchiquetage destructeur.
« Stupides, ignorants, malveillants, calomnieux » (...)
Il ne s’agit plus de dompter le chaos des flux comme au XVIIIe, mais d’accélérer leur absorption par diverses techniques de gavage automatisé. Plates-formes et réseaux sociaux proposent la lecture des contenus à vitesse rapide (× 1,5 ou × 2), ce qui multiplie d’autant l’ingestion des annonces. (...)
Pour le dire en moins de dix mots : le marché répond au « trop » par le « encore plus ». Parce qu’il implique une continuité de l’attention, tout texte long fait figure d’obstacle.
Un à un, les « éditeurs de contenus », comme on appelle désormais les métiers consistant à remplir les tuyaux plutôt qu’à nourrir les esprits, rendent les armes. (...)
sortir du moule revient bien souvent à risquer la ruine. Lorsqu’en 2017 Facebook modifie l’algorithme de son fil d’actualité au détriment de l’information politique afin de maximiser le « taux d’engagement », le changement affecte davantage les titres de gauche. L’audience en ligne du mensuel américain Mother Jones s’effondre, et la petite entreprise pâtit d’un manque à gagner de 400 000 à 600 000 dollars par an, selon sa directrice — une somme considérable pour la fondation à but non lucratif qui édite le titre. En 2022-2023, Meta atténue encore la visibilité des actualités sur sa plate-forme et décide de « ne plus les amplifier » sur son nouveau service Threads, axé sur les textes. Peu après, le nombre de lecteurs venant de Facebook est divisé par… 83. (...)
Mother Jones n’a pas modifié sa ligne.
Le Monde diplomatique non plus. D’ailleurs, nous voici au onzième paragraphe d’un texte continu, sans option de « résumé intelligent » ni mots clignotants. Lectrice, lecteur, êtes-vous encore là ? Si oui, c’est peut-être parce que notre journal présente cette caractéristique devenue rare : il demeure très majoritairement lu sur papier. (...)
toutes les études qui comparent depuis trente ans les vertus de la lecture sur écran et sur papier, menées aux États-Unis, en Autriche, en Allemagne, en Israël ou en Espagne, convergent vers la même conclusion : les lecteurs manifestent une concentration plus soutenue, une meilleure compréhension et une mémorisation plus durable des textes complexes lorsqu’ils sont imprimés.
Le pionnier de l’école électronique fait volte-face
Qu’il s’agisse de la mémoire spatiale, qui facilite la possibilité de revenir en arrière pour vérifier et que perturbe la réorganisation permanente des écrans selon leur format, du confort et de la fatigue oculaire, de la faculté d’annoter, souligner, cocher, corner pour mieux assimiler, de la distraction induite par le support lui-même, le papier l’emporte haut la main. (...)
Si le numérique facilite les échanges courts et informels, le papier conserve son statut de plus fracassante innovation en matière de communication des deux derniers millénaires. (...)
C’est peut-être que le papier ouvre un imaginaire infiniment plus profond que la simple fonction de support d’écriture. Le journal imprimé symbolise la reconquête de la curiosité, la maîtrise de notre concentration, une disposition à « se hâter lentement », une résistance au vol des informations personnelles et aux effractions de la vie privée qu’implique en régime de marché l’usage des appareils connectés. À l’ère de l’information algorithmique, le papier ne contrôle pas son lecteur, ne capture pas son temps, ne pirate pas ses émotions. Il ne se fraye pas un chemin statistique à contre-courant de notre volonté : il exige au contraire un effort, la manipulation de sa maquette demande parfois même quelques contorsions. Quand sa lecture inspire une idée, une analogie, une mise en perspective, une colère, une action, on le pose, on s’arrête, on réfléchit. C’est le support d’une souveraineté recouvrée sur les objets de notre attention et, partant, de nos mobilisations. Ainsi l’éloge du papier ne traduit-il pas une réaction conservatrice, mais un mouvement rationnel et une nécessité politique. (...)
Happés par les informations qui défilent, souvent gratuitement, sur leurs écrans, les lecteurs fuient les marchands de journaux, dont les ventes s’effondrent. (...)
La joie du temps retrouvé favorise la lenteur (...)
Seul sur sa ligne de crête éditoriale dans l’univers des médias traditionnels (10), notre journal a vu s’épanouir dans les recoins de la Toile un nombre croissant d’émissions, de podcasts, de textes qui privilégient aussi le temps long et la mise en perspective, sans d’ailleurs toujours partager nos orientations. Si la promesse d’Internet, celle d’une grande désintermédiation aussi puissante que le fut la Réforme au XVIe siècle, a été balayée par l’émergence des géants de la tech et le chancre de l’information algorithmique, elle a tout de même secoué l’ordre ancien. Car ce système qui fournit à chacun ce qu’il croit désirer voir ou entendre permet également à tous d’émettre des opinions. (...)
En matière numérique, le Vieux Continent demeure une colonie américaine. Ses gouvernants n’ont jamais envisagé de produire une information soustraite aux forces du marché ni de construire des infrastructures indépendantes de celles de la Silicon Valley. (...)
l’Union met en place un règlement européen sur la liberté des médias qui garantit les droits d’un journalisme traditionnel dont l’écrasante majorité des titres soutient les deux derniers piliers du projet européen : le marché et la perspective unificatrice d’une guerre contre la Russie.
Il y aura désormais moins de liberté pour les ennemis du libéralisme. Et qui défendra la libre communication des pensées et des opinions, alors que l’extrême droite occupe ce terrain et dénonce bruyamment l’institution d’un « ministère de la vérité » ? Ayant rebaptisé « liberté d’expression » le pouvoir des propriétaires d’imposer leur point de vue aux plates-formes et aux chaînes privées, X ou CNews promeuvent un « free speech » qui consiste à censurer ou à dénigrer quiconque se prononce en faveur de la Palestine, des mouvements LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans), de l’impôt, des syndicats, de l’antifascisme, du communisme, etc.
Au risque de doucher l’enthousiasme des dissidents numériques, qui croient trouver le salut politique dans la diffusion de formats pédagogiques accessibles en ligne, il faut rappeler que la quasi-totalité des infrastructures numériques pouvant se targuer d’une audience de masse appartiennent soit aux industriels américains qui se précipitaient en janvier dernier pour baiser l’anneau de M. Trump, soit à des États censeurs. Les uns et les autres parfois s’entendent. (...)
Un journalisme traditionnel qui capitule face aux exigences de l’audience numérique ; un cadre réglementaire européen qui évacue dans le même bain fausses informations, propos illégaux et opinions critiques : le destin d’une presse libre repose plus que jamais sur une refonte globale capable de soustraire l’information à l’enclume du marché comme au marteau de l’État. En attendant qu’un gouvernement manifeste pareille volonté, les réfractaires peuvent ouvrir sur le monde la fenêtre de papier que vous tenez entre les mains.