Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Basta !
« La crise politique que nous vivons prouve la réussite du combat civilisationnel mené par Vincent Bolloré »
#extremedroite #Bolloré #Media
Article mis en ligne le 19 juin 2024
dernière modification le 18 juin 2024

Vincent Bolloré et son empire médiatique ont porté la montée de l’idéologie d’extrême droite dans l’espace public, explique l’historien des médias Alexis Lévrier dans un entretien pour The Conversation.

The Conversation : Selon le journal Le Monde, le ralliement du président de LR, Eric Ciotti, au RN a été d’abord le projet d’un homme, Vincent Bolloré, propriétaire, entre autres, de CNews et du JDD, médias catégorisés à l’extrême droite. Comment le milliardaire breton s’est-il retrouvé au cœur de la vie politique ?

Alexis Lévrier : Pour cela, il faut revenir à l’ascension de Vincent Bolloré dans le monde des médias. Elle remonte à la création des chaînes de la télévision numérique terrestre (TNT), au début des années 2000. (...)

Il s’inscrit assez clairement dans une droite d’inspiration maurassienne, acquise à un catholicisme traditionnel et à une vision de la France comme un pays menacé par la présence en son sein d’étrangers inassimilables.

Une partie des médias de Vincent Bolloré peuvent ainsi être considérés comme le trait d’union entre une extrême droite qui a triomphé entre la Belle Époque et la période collaborationniste, et le retour en force du discours xénophobe aujourd’hui. Le vocabulaire qu’ils utilisent rappelle parfois lui-même l’histoire du journalisme d’extrême droite. Le 15 juin, les intervenants de l’émission L’Heure des pros ont par exemple évoqué le retour d’une « anti-France » qui menacerait le pays. La veille, dans son émission hebdomadaire, Philippe de Villiers avait invité les Français à ne plus écouter « le parti de l’étranger ».

D’une période à l’autre, seule l’identité de l’ennemi de l’intérieur a changé : beaucoup d’éditorialistes de CNews ou du JDD sont obsédés par la défense d’une nation blanche et chrétienne mais, dans leur imaginaire, la haine des musulmans a remplacé la haine des juifs.

Comment la chaîne Canal+ marque-t-elle un basculement ? Quels sont les mécanismes propres à Vincent Bolloré ? (...)

Bolloré est du reste spécialiste des procédures-bâillon et n’hésite pas à se saisir de la moindre occasion pour les utiliser contre les investigations qui concernent ses sociétés.

Après le rachat de Canal+, c’est au tour d’I-Télé de voir son avenir mis en péril. (...)

En quelques années, Bolloré a ainsi réussi à subvertir les valeurs et l’identité du groupe Canal+ dont les chaînes revendiquaient un esprit plutôt contestataire, de gauche, critique.

Il a poursuivi ensuite avec Europe 1 et plus encore avec le Journal du Dimanche (JDD). Pour reprendre cet hebdomadaire, mais aussi Paris Match et les magazines du groupe Prisma, il a su exploiter la crise du Covid qui a entraîné le désengagement de Bertelsmann et considérablement fragilisé un groupe comme Lagardère.

Plus encore que CNews et Europe 1, le JDD représente le modèle presque parfait de la méthode Bolloré : alors qu’il s’agissait d’un titre modéré et réputé proche du pouvoir, l’arrivée de Geoffroy Lejeune a marqué une inversion immédiate de la ligne éditoriale.

Il faut bien mesurer le basculement qui s’est opéré dans l’univers des médias français en moins d’une décennie. (...)

Bolloré est présent dans la presse écrite, dans la radio, dans la télévision, mais aussi dans l’édition, la communication, la musique ou le cinéma.

Quels sont les ressorts pour s’imposer dans l’espace public ?

Vincent Bolloré n’est pas seul à l’origine de ce retour en grâce de l’extrême droite médiatique (qui n’a jamais disparu, mais était tenue aux marges de l’espace public depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale). Dès 2012, le média conservateur qu’était Valeurs actuelles s’est ainsi transformé en vitrine ouvertement xénophobe. (...)

Comme au moment de la Belle Époque, c’est ainsi par des unes, des illustrations racistes et des slogans provocateurs qu’un imaginaire xénophobe a pu être diffusé à grande échelle dans l’espace public. (...)

On parle aujourd’hui de « bollorisation » des médias et des esprits : de quoi s’agit-il ? (...)

Ces expressions sont pertinentes, car l’influence idéologique de Vincent Bolloré s’exerce désormais bien au-delà des médias qu’il possède. Beaucoup de journaux qui ne lui appartiennent pas sont ainsi mis en valeur sur les plateaux de CNews et C8 : des titres comme Causeur, L’Incorrect, Boulevard Voltaire ou Livre Noir, bénéficient d’une exposition immense alors même que leurs audiences sont assez modestes.

Cette « bollorisation » passe aussi par un combat culturel, qui est à la fois une bataille lexicale et une bataille des imaginaires (...)

La dénomination « extrême droite » elle-même fait d’ailleurs partie intégrante de cette bataille lexicale. L’exemple du passage de Jérôme Béglé à la direction de la rédaction du JDD (entre janvier 2022 et juin 2023) est assez symptomatique à cet égard : selon Libération, il exigeait des journalistes de l’hebdomadaire de ne pas employer l’étiquette « extrême droite » pour désigner le Rassemblement National, l’estimant inappropriée.

Une partie du monde politique porte en outre une responsabilité dans cette bollorisation. Le président lui-même a ainsi beaucoup triangulé avec les médias identitaires, non par adhésion idéologique mais pour installer un face à face avec l’adversaire qu’il s’était choisi. (...)

Dans la période de crise politique que nous vivons depuis la dissolution, cette bollorisation s’intensifie dans des proportions singulières. Des journaux en principe modérés comme Le Figaro semblent ainsi tentés de se rallier à la ligne voulue par le patron de Vivendi. (...)

La manière dont le groupe Bolloré déteint sur d’autres titres de presse ou sur le monde politique donne le sentiment qu’il façonne l’espace médiatique dans lequel nous nous trouvons. En l’état, il est difficile de savoir s’il s’agit d’un phénomène transitoire ou durable. Mais la crise politique que nous vivons prouve en elle-même la réussite du combat civilisationnel mené par Vincent Bolloré.

Quels sont les leviers permettant de renverser la donne ?

Il demeure heureusement des contre-pouvoirs en France, même si ces derniers font l’objet d’attaques régulières. Pensons à certaines institutions comme le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État ou encore l’Arcom (ex-CSA). Malheureusement, cette dernière, comme d’autres outils de régulation des médias, manque aujourd’hui de moyens humains pour mener à bien sa mission.

Une loi fondatrice, comme celle de 1986 sur le pluralisme des médias, notamment défendue par Christophe Deloire, récemment décédé, a été mise à mal par des sénateurs LR espérant l’affaiblir.

Il reste cependant des espaces de résistance, notamment dans la presse indépendante ou dans des journaux détenus par des magnats qui respectent le travail de leur rédaction (...)