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« Ça va craquer » : le cri de détresse des laboratoires français du CNRS
#CNRS
Article mis en ligne le 27 avril 2026
dernière modification le 25 avril 2026

Baisse des subventions, conditions de travail dégradées... La recherche publique souffre et craint pour sa survie. Dans les laboratoires d’écologie, les chercheurs pointent une « perte de sens au travail ».

Le CNRS, plus grand organisme de recherche français et européen, est au bord du gouffre. Cela fait des années que les scientifiques de cette institution souffrent du manque de moyens et de conditions de travail dégradées, à l’instar de l’ensemble de la recherche publique. Mais la nouvelle coupe budgétaire imposée par le gouvernement ressemble à la goutte de trop. Une « rupture » dénoncée par la moitié des responsables de laboratoires et d’unités de l’institution.

Sur demande du Premier ministre, le Conseil d’administration du CNRS a dû voter, le 13 mars, une économie de 20 millions d’euros sur son budget 2026. Ces efforts touchent directement les dotations aux laboratoires, amputées de 13,5 millions d’euros. Fait aussi ubuesque qu’inédit : ces économies concernent des sommes déjà allouées, sur lesquelles comptaient les laboratoires pour l’année en cours.

« Ça va craquer »

Résultat : des scientifiques obligés de bricoler avec des bouts de ficelle pour sauver les meubles. « Avec la baisse de 10 %, il va nous manquer 3 000 euros pour payer le contrat de travail de six mois qu’on a fait à un jeune postdoctorant. Ceux qui avaient encore des crédits dans notre unité vont être solidaires et nous prêter l’argent au détriment d’autres projets », dit Katell Guizien, océanographe et directrice de recherche au CNRS à l’Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales). Dans d’autres laboratoires, quand trouver de l’argent est impossible, on réduit de plus en plus la durée des contrats.

Le manque de moyens pour entretenir les instruments scientifiques ralentit aussi la recherche, quand il ne la met pas en péril. (...)

« Un congélateur à -80 °C pour conserver l’ADN, ça coûte 20 000 euros. Un séquenceur d’ADN ou un microscope sophistiqué pour analyser la biodiversité, c’est extrêmement coûteux. On devrait pouvoir travailler cette année, à condition qu’aucun de ces appareils ne tombe en panne », dit Christine Dillmann, directrice de l’unité mixte de recherche génétique quantitative et évolution.

Elle insiste : « C’est sûr que ça va craquer, on ne sait juste pas exactement quand. J’ai 61 ans, j’ai toujours vu le budget de la recherche fluctuer, mais une baisse aussi brutale et non anticipée, jamais. »
Les connaissances écologiques entravées (...)

L’immense majorité des projets de recherche n’est pas financée par ces subventions directes de l’État. Les scientifiques doivent en fait répondre à des appels à projets pour obtenir des financements sur des sujets de recherche précis, au cas par cas.

Mais ces versements sont extrêmement fléchés, et les laboratoires n’ont pas le droit de les utiliser pour les dépenses courantes, l’entretien des instruments, leurs frais de déplacement, etc. La baisse des dotations directes ne laisse donc aucun plan B pour répondre à ces besoins essentiels au quotidien.

« Pour obtenir des financements sur projets, il faut déjà avoir des résultats à présenter pour convaincre les financeurs. C’est aussi à cela que servent les fonds pérennes : à amorcer des recherches », dit Matthieu Réfrégiers, qui dirige le Centre de biophysique moléculaire d’Orléans.

Au sein de son laboratoire, des scientifiques travaillent sur les effets des pesticides néonicotinoïdes sur les abeilles. On connaît déjà les effets délétères de ces pesticides sur le comportement des insectes mais eux veulent éclairer d’autres effets possibles, au niveau physiologique. Le ralentissement de ces recherches est un énième exemple des conséquences des baisses de dotations.
Le précipice en 2027 (...)

Ces économies demandées par le gouvernement au CNRS visent en effet à réduire (légèrement) le déficit de l’organisme public, estimé à 239 millions d’euros cette année, avant économies.

Ce déficit est directement lié à des charges non compensées par l’État depuis 2024, assure le PDG du CNRS dans son courrier. Au total, c’est plus de 500 millions d’euros de déficit depuis deux ans que doit gérer le CNRS. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, contacté par l’AFP, ne conteste pas le désengagement de l’État mais l’estime à seulement 120 millions d’euros. (...)

le fonds de roulement est presque à sec. Si le budget de l’État ne permet pas de combler le déficit du CNRS l’an prochain, le personnel de l’institution craint des secousses d’une tout autre ampleur. « Le risque, pour l’an prochain, c’est une année blanche dans les recrutements, un arrêt total de certaines infrastructures », craint Matthieu Réfrégiers. (...)

Hypocrisies politiques (...)

« Le projet de société qui se met en place, où l’on considère que la recherche publique est une gêne plutôt qu’un atout, qu’elle met des bâtons dans les roues aux projets politiques, est catastrophique », abonde Matthieu Réfrégiers.

« Dans les labos d’écologie, il y a une perte de sens au travail, dit Christine Dillmann. On pleure à chaque annonce, vraiment, à chaque loi Duplomb ou loi d’urgence agricole qui acte des reculs sur la biodiversité. »

Pendant que la recherche publique souffre et craint pour sa survie, Emmanuel Macron continue de manipuler le langage orwellien. « Nous réaffirmons que toute avancée repose sur une science libre, ouverte et indépendante », a-t-il sermonné lors du sommet international One Health organisé à Lyon du 5 au 7 avril.


image : Com-idris, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons