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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
L’extrême droite, c’est la haine de l’égalité
#electionslegislatives #frontpopulaire #extremedroite
Article mis en ligne le 25 juin 2024
dernière modification le 23 juin 2024

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite ne serait pas simplement l’aggravation des politiques conservatrices déjà à l’œuvre. Elle marquerait une rupture historique en offrant leur revanche aux adversaires revendiqués de l’égalité et de l’universalité des droits.

Les circonstances sont dissemblables, les contextes sont aux antipodes, les protagonistes sont différents. Mais les constantes idéologiques sont les mêmes : affolement des possédants, phobie de l’étranger, haine de l’égalité. Et ce sont elles qui, ici, nous importent.

Le 16 octobre 1936, un manifeste intitulé « Quatre mois de Front populaire » est publié simultanément par trois cents quotidiens et hebdomadaires de Paris et de province. Dénonçant « un gouvernement socialiste prisonnier des communistes », livré « aux mains des puissances occultes qui préparent la soviétisation du pays », il appelle les « Français de toutes opinions » à défendre « la civilisation française » en combattant son ennemi « le plus perfide et le plus dangereux : le communisme ».

Deux ans plus tard, le 16 décembre 1938, les milieux journalistiques initiateurs de ce premier appel, avec le soutien financier de milieux d’affaires, lancent un second manifeste sous le titre : « Un appel de 430 journaux français. » Deux mois après Munich, dont il soutient l’abdication pacifiste face à l’Allemagne nazie, il demande au Parlement la dissolution du Parti communiste parce qu’il est « la plus puissante, la plus active, la plus dangereuse [des] factions que l’étranger a installées sur notre sol ». (...)

Derrière ces deux initiatives, un même personnage oublié et une histoire méconnue qui, pourtant, seront tous deux au cœur de la collaboration médiatique avec l’occupant nazi. Il s’agit de Dominique Sordet, critique musical maurrassien transformé en activiste réactionnaire, qui sera le créateur de l’agence Inter-France, officine patronale rapidement devenue « la plus vaste entreprise de manipulation de l’opinion publique », comme l’a fort bien reconstitué Gérard Bonet dans L’agence Inter-France de Pétain à Hitler.

Cette somme documente l’ascension éclair d’Inter-France, plus importante des agences de presse sous l’Occupation, née nationaliste, devenue pétainiste, ouvertement collaborationniste, avant de finir franchement hitlérienne. Le travail de Gérard Bonet lève le voile sur un aspect, trop ignoré par les historiens, de l’abaissement français au mitan du siècle dernier : l’effondrement d’une profession, le journalisme, soumise aux milieux d’affaires et défendant leurs intérêts en désertant l’exigence d’information pour le règne des opinions, en l’occurrence les plus haïssables.

Or Dominique Sordet, qui ne sera pas jugé à la Libération car il décède dans la clandestinité en mars 1946, nous a légué un livre en forme de testament qui éclaire d’une lumière crue le ressort idéologique de l’extrême droite, quels que soient ses atours. (...)

Les Derniers jours de la démocratie désigne « l’égalité des hommes » comme l’idéologie qui, depuis Jean-Jacques Rousseau et la Révolution française, « règne sur les nations civilisées » et crée leur « déchéance organique ».

Furieusement antisémite – « l’égalité est une passion juive », écrit notamment Sordet qui lui oppose « la notion de hiérarchie essentiellement aryenne » –, cet essai médiocre fait donc de la « passion égalitaire » la cause de tous les maux et de la démocratie son fruit vénéneux qu’il faut arracher car elle repose sur cette illusion néfaste « qu’un homme en vaut un autre ». Sans précaution de langage, cet aveu crépusculaire – « Nous assistons à la fin tragique d’un mythe qui se dissout dans un crépuscule sanglant », écrit en conclusion son auteur – a pour intérêt de dire franchement la vérité de l’extrême droite.

L’égalité des droits est au principe de la démocratie (...)

la démocratie, prise à son origine et à sa racine, c’est une promesse, toujours inachevée, éternellement recommencée, sans cesse actualisée : celle de l’égalité des droits. C’est la proclamation de cette égalité par la Déclaration française de 1789, prolongée par la Déclaration universelle de 1948, qui a ouvert la voie des émancipations, invitant sans cesse à l’abolition des privilèges, des dominations, des oppressions – y compris contre des pouvoirs issus ou se revendiquant des luttes émancipatrices.

Fragiles et incomplètes, toutes nos conquêtes sociales et démocratiques en découlent, y compris celles obtenues contre la bonne conscience colonisatrice ou patriarcale des républicains qui s’en croyaient les héritiers et les gardiens. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme le droit des femmes à être maîtresses de leur corps soulignent la vitalité inépuisable de cet horizon d’espérance. L’égalité des droits, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, de croyance, de sexe ou de genre, est au principe du mouvement émancipateur qui refuse un réel intangible où l’humanité serait assignée à résidence, prisonnière de sa naissance, de sa condition, de son origine, de son genre. (...)

Faire front commun (et populaire) contre l’extrême droite ne relève donc pas seulement d’une consigne tactiquement électorale mais bien d’une exigence politiquement vitale. Lui donner, au gouvernement demain, à la présidence après-demain, les rênes du pouvoir, c’est ouvrir une boîte de Pandore infernale. Car ce qu’ont en commun tous ses courants, dans leurs diverses variantes, intellectuelles, activistes ou électoralistes, c’est la volonté de renverser la citadelle des droits de l’homme, de l’universalité de leur proclamation et de l’égalité naturelle qui les fonde. Le corps de doctrine qui les unit, c’est qu’il n’y a pas d’humanité commune ni d’individu libre. (...)

Dans la diversité de nos sensibilités, engagements et positions, c’est cette vérité que nous devons regarder en face en vue des votes législatifs des 30 juin et 7 juillet : une victoire de l’extrême droite donnerait les clés du pouvoir aux ennemis des droits de l’homme. De l’universelle humanité qu’ils revendiquent. Et de l’égalité des droits qu’ils proclament.