Des ports de débarquement à des milliers de kilomètres des lieux de sauvetage, des amendes et des immobilisations en cas de désobéissance : depuis un an, le décret italien qui régit les activités des bateaux de sauvetage rend la vie dure aux ONG en Méditerranée, qui ne cachent pas leur amertume.
En cause ? Le décret Piantedosi, du nom du ministre de l’Intérieur italien, validé le 28 décembre 2022. Devenu loi trois mois plus tard, le texte a introduit une série de nouvelles mesures qui régissent les activités des navires de sauvetage en Méditerranée. Et en tête de pont donc, celle qui oblige les ONG à se rendre "sans délai" au port de débarquement assigné par les autorités italiennes juste après un premier sauvetage. Pour rappel, avant la mise en application du décret, les bateaux informaient Rome d’une opération effectuée, puis restaient dans la zone en attendant le port de débarquement pour venir en aide à d’autres embarcations en détresse.
Si la loi actuelle autorise toujours les humanitaires à conduire une seconde opération de secours sur la route du retour en direction de l’Italie, celle-ci ne peut s’effectuer que sur ordre ou accord de Rome. Des opérations supplémentaires qui, dans les faits, se font rares depuis un an.
"La plupart du temps aujourd’hui, on ne peut faire qu’un seul et unique sauvetage, confirme Margot Bernard, coordinatrice de projet adjointe à bord du Geo Barents. Et ce, alors que nous avons un bateau avec une grande capacité d’accueil [le Geo Barents a une capacité de 500 places, ndlr]. En plus de cela, en partant immédiatement après l’opération de secours, on laisse la zone déserte, les États européens ayant renoncé à leurs responsabilités de sauvetages en mer. C’est une grande source de frustration pour nous, et surtout, cela nous fait craindre une augmentation des naufrages invisibles", ces embarcations "fantômes" qui sombrent en mer sans que personne ne le sache.
Chaque année d’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), nombre de ces naufrages ne sont pas enregistrés. "Des centaines de restes humains sont régulièrement retrouvés sur les côtes libyennes", affirme l’institution.
"Des jours et jours" en transit en mer (...)
En 2023, le Geo Barents a passé près de deux mois, en cumulé, à naviguer en mer en direction des ports de débarquements. L’Ocean Viking, de SOS Méditerranée, 53 jours. Soit autant de temps passé en dehors de la zone de recherche.
Ces semaines de navigation supplémentaire ont par ailleurs de lourdes conséquences financières pour les ONG, qui dépensent davantage de carburant pour avaler les kilomètres. (...)
"Sans compter les heures de travail en plus pour le staff, et les émissions carbone, en hausse de 0,5 tonnes par rapport à 2022. C’est l’équivalent d’un demi tour du monde", précise Soazic Dupuy, directrice des opérations de l’association basée à Marseille.
D’autant plus que depuis la mise en application du décret, les navires humanitaires se voient régulièrement attribuer des ports italiens au centre voire au nord du pays, beaucoup plus lointains que les villes siciliennes ou Lampedusa, où étaient traditionnellement débarqués les migrants secourus. (...)
Des amendes et des blocages
En cas de manquements à ces nouvelles règles contraignantes, les ONG s’exposent à de lourdes sanctions, qui entravent encore un peu plus leurs activités. En août, les autorités italiennes ont saisi le bateau de l’ONG espagnole Open Arms, ainsi que les navires de l’association Sea-Watch, le Sea-Eye 4 et l’Aurora. (...)
Près d’un an après la publication du décret, les ONG ne cachent pas leurs inquiétudes pour la suite. "On est de moins en moins opérationnelles, et perpétuellement en prise avec ce dilemme : suivre à tout prix les ordres de Rome, ou respecter le droit maritime international qui nous oblige à secourir toute embarcation en détresse. C’est usant et surtout, incompatible avec notre mission", soupire Soazic Dupuy.
Pour Margot Bernard aussi, "les projets comme le nôtre ont vraiment des raisons d’avoir peur lorsque l’on voit à quel point le gouvernement italien se polarise sur nous, alors que les ONG de sauvetage ne représentent que 10% des arrivées de migrants dans le pays. On concentre le débat sur les navires humanitaires, alors que la vrai question à se poser, c’est que fait-on pour éviter que des milliers personnes ne meurent en mer ?". (...)