Selon une enquête du parquet de Potenza, dans le sud de l’Italie, les conditions de vie dans le centre de rétention (CPR) de Palazzo San Gervasio sont "inhumaines". Des étrangers enfermés dans la structure, en vue de leur expulsion, ont été forcés d’ingérer des médicaments, qui peuvent les rendre dépendants, afin de "contrôler illégalement l’ordre public". Des violences physiques et des manquements dans l’accès aux services sanitaires, linguistiques et juridiques ont également été relevés.
"L’enfer" du CPR (centre de rétention pour rapatriement) de Palazzo San Gervasio, dans le sud de l’Italie. C’est en ces termes que la structure a été décrite aux enquêteurs par une infirmière ayant travaillé un an et demi sur le site.
L’enquête menée par le parquet de Potenza, et rendue publique mardi 9 janvier, révèle que 35 cas de mauvais traitements ont été constatés contre des personnes retenues entre 2018 (année d’ouverture du centre) et 2022. Ces maltraitances consistaient principalement en "l’administration massive" et forcée - voire parfois cachée - de drogues tranquillisantes dans le but de rendre les personnes inoffensives, "sans besoin avéré et sans leur consentement éclairé". "L’usage [de ces médicaments] était totalement indépendant de la volonté du patient, mais correspondait au besoin spécifique [de l’administration] de contrôler illégalement l’ordre public" au sein du centre, assure le juge.
Les recherches ont montré que "jusqu’à 1 315 paquets de gouttes et de comprimés de Rivotril avaient été prescrits" aux étrangers enfermés dans le CPR entre janvier et décembre 2018 et "920 colis" livrés de janvier 2019 à août 2019.
"Traité comme un singe"
Et les faits ont perduré jusqu’à la fermeture du lieu, en 2022. Le 30 novembre 2021, un Tunisien de 40 ans est "immobilisé aux poignets et aux chevilles" avec "cruauté" pour l’obliger à "ingérer contre son gré des doses d’antipsychotiques et de tranquillisants" - comme le Rivotril, le Tafor et le Talofen - indique le rapport du procureur Francesco Curcio, dévoilé par la presse italienne.
Le 10 mars 2022, c’est un Gambien de 31 ans qui reçoit du Valium par voie intramusculaire alors qu’il est, lui aussi, ligoté aux chevilles et aux poignets et maintenu au sol. (...)
En janvier 2023, une vidéo diffusée par la chaîne italienne Canale 5 montre un exilé assis sur un lit d’hôpital entouré de plusieurs policiers et d’une femme en blouse blanche. La scène se déroule dans le CPR de Palazzo San Gervasio. Un membre des forces de l’ordre faire pression sur l’homme pour qu’il ingurgite le traitement. "Prends-le ! Je ne vais pas le dire deux fois. Prends-le et je te lâche. Si tu ne le prends pas, tu restes là", entend-on dans l’enregistrement. (...)
Des migrants devenus dépendants
Ces médicaments, utilisés pour traiter l’anxiété, des symptômes dépressifs ou encore l’épilepsie, peuvent provoquer de fortes dépendances. La "sédation forcée continue" est une "atteinte à la dignité humaine et une violation de la liberté morale des victimes", et constitue un "risque réel de provoquer des phénomènes de toxicomanie", signale le juge.
Le Rivotril, appelé "drogue du pauvre", est devenu le médicament le plus utilisé dans le CPR. Cet antiépileptique était acheté en grande quantité, grâce aux ordonnances des migrants ayant déjà quitté le centre, afin d’éviter une "révolte" des personnes devenues dépendantes.
Lorsque la dépendance était devenue incontrôlable, l’administration diluait le médicament dans de l’eau, ou l’ajoutait au lait lors du déjeuner, pour en limiter la quantité. (...)
Violences physiques
Mais les dysfonctionnements découverts par les inspecteurs ne s’arrêtent pas là. Lors du contrat passé avec la préfecture, la société qui gère le site, Engel, s’était engagée à fournir des services sanitaires, linguistiques et juridiques aux migrants retenus. Or l’enquête a démontré qu’ils n’avaient pas été mis en place ou alors de manière insuffisante. (...)
Par ailleurs, la clinique installée dans la structure ne disposait pas d’eau courante et ne possédait pas d’instruments médicaux nécessaires à certaines consultations, comme un électrocardiogramme par exemple.
Plusieurs cas de violences physiques ont également été répertoriés. Une infirmière évoque des patients traités avec "des contusions, des hématomes sur tout le corps, des fractures". Les personnes enfermées, qui vivaient dans des "conditions inhumaines" selon la justice, pouvaient "développer des comportements obsessionnels, comme marcher en rond", a témoigné une autre.
Au total, une trentaine de personnes sont visées par l’enquête et une dizaine sont mises en examen : des policiers, des médecins et des responsables du centre. Un inspecteur de police est assigné à résidence, un médecin a interdiction de pratiquer pendant un an et le directeur du centre ne peut plus diriger une entreprise pendant 12 mois. "La crédibilité de l’État est en jeu dans la gestion du CPR", a martelé le procureur Francesco Curcio.
Un autre centre visé par une enquête (...)