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Grasset à l’ère Bolloré : “Ce n’est pas une coïncidence, c’est une méthode”
#edition #Grasset #Bollore #demissions
Article mis en ligne le 23 avril 2026
dernière modification le 19 avril 2026

La séquence ouverte par la reprise en main de Grasset, au sein d’un groupe lui-même intégré à l’écosystème constitué par Vincent Bolloré, s’inscrit dans une logique désormais identifiée au-delà du seul cas français. Le rapport Right to Write de la Fédération des scénaristes d’Europe décrit précisément ces configurations, où concentration des médias, recomposition des directions culturelles et transformation des conditions éditoriales convergent vers un même objectif : encadrer les récits en circulation dans l’espace public.

Denis Goulette est avocat en droit d’auteur et Délégué général de la Fédération des scénaristes d’Europe (FSE). Il nous livre une lecture européenne de l’épisode Grasset.

Grasset sous Hachette, Hachette sous Bolloré. Le scénario français d’un playbook européen

Le licenciement d’Olivier Nora, qui dirigeait les Éditions Grasset depuis plus de vingt-cinq ans, a provoqué une réaction sans précédent dans le monde du livre français. 170 auteurs ont indiqué qu’ils ne publieraient plus aucun de leurs nouveaux livres dans la maison. 300 signataires emmenés par Leïla Slimani, Virginie Despentes et Emmanuel Carrère ont réclamé une clause de conscience pour les écrivains. 200 éditeurs ont dénoncé dans Le Monde « une guerre culturelle et idéologique menée au grand jour ».

Loin d’être un séisme interne au monde de l’édition française, cette séquence est la poursuite d’un processus bien plus large. Elle s’inscrit dans un manuel de mise au pas des créateurs, désormais documenté à l’échelle européenne, et identifié avec précision dans le rapport « Right to Write » que la Fédération des Scénaristes d’Europe vient de publier.

Un « playbook » désormais documenté

Ce rapport décrit un ensemble de modèles récurrents, un « playbook », utilisées par les mouvements autoritaires et d’extrême droite pour reprendre le contrôle des conditions dans lesquelles les récits circulent dans l’espace public. (...)

Attaques contre les médias indépendants, démantèlement du service public audiovisuel, remplacement des directions d’institutions culturelles par des personnalités alignées, autocensure induite. Ces méthodes sont désormais observées et documentées dans de nombreux pays européens.

Parmi elles, une approche se distingue. La concentration progressive des médias et des acteurs culturels entre les mains de groupes poursuivant des stratégies d’influence. (...)

Ce contrôle n’implique pas nécessairement une intervention directe sur les contenus. Il n’a pas besoin d’être aussi grossier. Il suffit de transformer progressivement les conditions dans lesquelles les récits sont produits et sélectionnés. (...)

Les auteurs comme contrepouvoir (...)

Un point de bascule

La séquence actuelle (limogeage d’un directeur éditorial respecté, fuite de ses auteurs, réplique du propriétaire dans un journal qu’il contrôle également) ne se résume pas à une crise de gouvernance.

Elle marque un point de bascule. Celui où la question n’est plus seulement ce qui peut être dit, mais les conditions mêmes dans lesquelles il devient possible de le dire.

Le rapport « Right to Write » l’avait documenté avant même que la séquence Grasset ne s’enclenche. Ce n’est pas un fait divers éditorial. C’est un chapitre d’une histoire européenne en cours d’écriture.

Lire aussi :

 “Le livre ne produit plus de la pensée, il produit un message”

Concentration capitalistique, soupçons d’alignement idéologique et rupture avec une tradition éditoriale pluraliste : la mise à l’écart d’Olivier Nora après vingt-six ans à la tête de Grasset agit comme un révélateur. Thibault Leonard, fondateur de Primento, analyse cette recomposition du paysage du livre interrogeant l’indépendance des catalogues et, au-delà, le rôle démocratique de l’édition.

J’aurais aimé avoir tort.”

Il y a quelques semaines, j’écrivais ici un post sur la concentration dans l’édition française. Un même actionnaire qui possède la maison d’édition, la chaîne d’info qui lance le livre, le réseau de gares qui le met en tête de gondole.

Je parlais à l’époque de Fayard et du livre de Bardella.

Mardi, Olivier Nora a été licencié de la direction de Grasset. 26 ans à la tête de la maison. Remplacé par Jean-Christophe Thiery, homme de confiance de Vincent Bolloré.

Un « gestionnaire politiquement orienté », comme le dit Gaspard Kœnig.

Cette semaine, 170 auteurs ont signé une lettre commune pour annoncer qu’ils ne publieraient plus chez Grasset. Despentes, BHL, Beigbeder, Chalandon, Gaël Faye, Anne Berest. Des gens qui ne sont d’accord à peu près sur rien, sauf sur ça.

Je porte deux casquettes.

Éditeur chez Mardaga. Distributeur chez Primento.

Et des deux côtés, je vois la même chose. (...)