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Reporterre
Et si... on battait l’extrême droite ? Avec Cécile Duflot
#elections #CecileDuflot #Oxfam
Article mis en ligne le 6 janvier 2026
dernière modification le 3 janvier 2026

Cécile Duflot est directrice d’Oxfam France, après avoir été secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts et ministre du Logement. Elle publie Gagnons ! (ed. Les Petits matins). Face au RN, « la bagarre va être difficile, mais il faut la mener avec l’idée de la possibilité d’une victoire dans les urnes ». Et pour ce faire, elle propose d’élargir le débat au-delà du cercle des partis de gauche, bloqués dans une impasse, pour élaborer un socle commun répondant aux enjeux quotidiens des classes moyennes et populaires.

Reporterre — Vous êtes directrice d’Oxfam France depuis près de dix ans. Qu’avez-vous découvert sur les riches ?

Cécile Duflot — On s’est rendu compte que la question des inégalités et leur aggravation par la concentration des richesses par les ultrariches est le facteur qui limite la diminution de la pauvreté.

En France particulièrement ?

La France détient plein de records, celui de la distribution de dividendes en Europe, mais aussi celui de la part de l’héritage dans la fortune. On a une inégalité moins forte qu’aux États-Unis, grâce aux aides sociales et aux services publics, qui sont l’outil de redistribution massif. En revanche, l’inégalité des patrimoines s’est envolée en France. (...)

Dans votre livre, vous parlez peu de cela.

Son propos est de se demander comment faire entre maintenant et mars ou avril 2027 pour enrayer la victoire de l’extrême droite. Bien sûr, la question des inégalités est au cœur de ce qui nous arrive.

Mais une partie de la population pense que si ces inégalités sont scandaleuses, les riches sont trop puissants et que ceux qu’il faut attaquer sont ceux qui bénéficient d’une partie de la redistribution, les plus pauvres ou les immigrés. Il ne suffit pas de dire qu’il y a des super riches et que c’est inacceptable pour que toute la population veuille mettre en place ce qu’on propose. (...)

un certain nombre de ces super fortunés achètent des médias, des maisons d’édition, des réseaux de distribution, des cinémas pour imposer un narratif qui les protège en ciblant d’autres ennemis. C’est pourquoi il faut être à la fois habile et clair pour enrayer cette machine qui nous écrase.

80 % des électeurs des Républicains (LR) interrogés dans un sondage sont d’accord avec le prélèvement sur les riches. Or l’extrême droite n’en veut pas du tout.

Il faut comprendre qu’une grande partie de la population s’est mise à distance de la politique. Les médias régressent, les téléspectateurs sont moins nombreux, il y a une certaine désaffection du politique. Les gens ne sont pas forcément au courant de l’accord qui se tisse jour après jour entre l’extrême droite et les plus puissants. Beaucoup restent sur l’idée que le Rassemblement national est le seul parti qu’on n’a pas encore essayé.

Mais sur le fond, comment entraîner tous ces gens qui seraient favorables à davantage de justice sociale et qui ne se résument pas au camp de la gauche ? Comment gagner pour à la fois réussir la transition écologique et la justice sociale ? Il faut travailler aussi avec les secteurs économiques. Sinon, on crée du refus, du blocage. Tout le sujet est d’élargir le camp de ceux qui pensent que le scénario écologique et juste est possible et souhaitable. (...)

Il faut une coalition qui gagne les élections, pas qui remporte 30 %, et qui a ensuite la capacité de mettre en œuvre ces dispositions. J’ai parlé par exemple des électeurs LR, pas des parlementaires LR, parce qu’il y a une distance entre ce que pense une partie de leurs électeurs et la réalité de ce qu’ils défendent.

Ce que je dis aussi, c’est qu’on ne pourra pas gagner avec tout le programme : ce dont on a besoin, c’est d’élargir le périmètre des gens qui peuvent être d’accord avec un socle qui répond aux objectifs du programme.

« Si la France bascule, ce ne serait pas un aller avec retour » (...)

Si on est démocrate, on se dit qu’il faut gagner la majorité et donc réussir à l’Assemblée nationale à faire voter des dispositions fiscales qui vont changer les choses. La question est celle de la méthode.

Une partie des gens se sont éloignés de la politique. Cela ne veut pas dire qu’ils sont insensibles ou incapables de réflexion politique. Lors des législatives, après la dissolution en juillet 2024, il y a eu un sursaut collectif pour refuser ce qu’annonçaient les résultats du premier tour, c’est-à-dire une majorité parlementaire à l’extrême droite. (...)

Au second tour, une partie des électeurs des candidats d’Emmanuel Macron ou de la droite au premier tour sont allés voter pour les candidats de gauche. Quand j’ai commencé à faire de la politique, un vieux militant m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée : « N’oublie jamais qui t’a élu, pourquoi et pour quoi faire. » (...)

La bagarre va être difficile, mais il faut la mener avec l’idée de la possibilité d’une victoire dans les urnes. Mon obsession est d’éviter la victoire de l’extrême droite en 2027. Cette majorité doit donc être plus large que la seule gauche qui fait 30 %. (...)

La diversité politique, si elle permet le compromis, est robuste dans la mise en œuvre des politiques et appréciée par les citoyens. Et je crois aussi que le corps collectif français, avec deux élections législatives en 2022 et en 2024 sans majorité à l’Assemblée, exprime l’idée qu’il faut se calmer.

La bonne méthode est de trouver un pacte collectif sur un minimum de valeurs : davantage de justice sociale, la fin de l’envol des inégalités, la transition écologique, la sécurité face au dérèglement climatique, mais aussi face au narcotrafic. Cela peut faire l’objet d’un socle commun qui évite la victoire de l’extrême droite. (...)

Le grand moment de brisure date de 2000, quand Lionel Jospin a commencé à construire sa campagne présidentielle dans une logique de marketing électoral, avec moins d’attention à la vie des classes populaires.

Par exemple, les militants d’Alternatiba au Pays basque, se sont rendu compte que les sujets sur lesquels il fallait travailler, c’était notamment les questions de logement. La priorité, c’est la question du logement.

Cela fait écho à la campagne qu’a menée Zohran Mamdani à New-York sur le logement, les transports, la petite enfance. Il faut renouer avec ces sujets qui concernent les classes populaires, mais aussi les classes moyennes.

Par l’envol des inégalités et la concentration des richesses, des problèmes qui concernaient dans les années 2000 les 10 ou 20 % les plus pauvres deviennent les problèmes de 70 ou 80 % des jeunes salariés (...)

Le périmètre de discussion, c’est la société civile, les syndicats, jusqu’à tous ceux qui ont cru en 2017 que la solution est « de droite et de gauche », ce qui fait qu’Emmanuel Macron a gagné et pas Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon.

« Le but c’est de faire plus de 50 %, pas 30 % »

Il faut aller chercher des gens qui ont cru à ça, qui n’y croient plus du tout et qui se disent qu’il y a peut-être une autre option. (...)

C’est un exercice compliqué, mais absolument nécessaire. Je l’ai vécu dans deux collectifs, le Pacte du pouvoir de vivre autour de la CFDT et de la Fondation pour le logement, mais aussi l’Alliance écologique et sociale avec la CGT, Greenpeace. Ces débats étaient très enrichissants, il y avait des sujets de frottements ultra importants, c’était tendu, mais on a dépassé ça. (...)

Le risque est la victoire de l’extrême droite : si, d’ici un an et demi, on ne se mêle pas de ces sujets, on sera liquidés. En Inde et au Brésil sous Bolsonaro, on a observé la disparition de l’espace civique. Aux États-Unis, des organisations comme les nôtres sont possiblement mortes.

En France, des dispositions législatives, notamment le contrat d’engagement républicain, mettent les associations énormément à risque. Tout le monde doit se réveiller ! Je parle d’un nouvel horizon, pas de revisiter la Nupes ou le NFP, même si je ne les méprise pas et que je pense que s’il y avait une dissolution, un accord électoral serait une très bonne nouvelle. (...)

Le sujet, c’est d’emmener la société française dans un horizon collectif, avec des nouvelles personnes, une nouvelle mobilisation. L’idée de réconciliation, de dépassement, de capacité à faire coexister des sensibilités différentes dans une énergie commune, ça peut trouver un écho très important dans la population.

On est piégé par l’aspect individuel de la présidentielle, mais pour la première fois, il faut qu’on réussisse à avoir une incarnation presque semi-collective. (...)

Les conventions citoyennes, comme celle sur le climat, donnent un mode d’emploi. Ce collectif pourrait faire une sorte de convention politique qui aide les partis à sortir de l’ornière dans laquelle ils se trouvent.