Alors que la montée des droites radicales bouleverse les équilibres démocratiques aux États-Unis et en Europe, les concepts habituels – « populisme », « post-vérité », voire « libéralisme » – semblent de moins en moins adaptés à décrire les forces à l’œuvre. Dans cet entretien, le philosophe Jean-Yves Pranchère démonte les étiquettes paresseuses, analyse la nouvelle grammaire autoritaire d’une galaxie moins unie qu’on pourrait le croire.
Le choix des mots courants
Commençons par le traitement médiatique : Trump, Meloni, Milei sont souvent décrit·es comme des adeptes de la « post-vérité » et du « populisme ». N’y a-t-il pas d’appellation à la fois plus juste et plus substantielle pour parler du phénomène ?
Jean-Yves Pranchère : Employer le terme « populisme » à leur égard est en effet une erreur. Une politique populiste est par définition anti-oligarchique. Or, ce que l’on observe aux États-Unis d’Amérique, c’est le contraire. L’objectif est d’assurer la supériorité des plus riches et d’accroître l’écart avec les plus pauvres. Quelles que soient les tentations autoritaires de certaines de ses versions , le populisme vise à renforcer le pouvoir du peuple, par des mesures de démocratisation politique ou, au moins, d’égalisation sociale. Or, cette dimension manque totalement ici. Ce à quoi nous avons affaire, ce sont des politiques du ressentiment, de la vengeance. Elles ressemblent donc beaucoup plus au fascisme qu’au populisme.
Le bon terme est peut-être celui du philosophe Patrick Savidan : la « démocratisation du sentiment oligarchique », ou plutôt sa « massification ». Il s’agit de politiques dans lesquelles on cherche à contenter un électorat en frappant deux publics, l’un situé socialement en dessous et l’autre tout juste au-dessus de lui
L’unité aux USA réside moins dans l’idéologie que dans les affects, avec des mouvements qui ne trouvent leur unité que négativement, par les haines, par ce qu’ils attaquent. (...) (...)
l y a premièrement des chrétiens fondamentalistes. Très puissants, ils jouent un grand rôle et participent d’une tradition déjà ancienne. Il s’agit d’un phénomène typiquement américain, fait d’une base électorale protestante, mais aussi d’intellectuels catholiques hostiles au pape François, comme J. D. Vance. Leur christianisme, nourri de paranoïa et de transe collective, consiste en une exaltation eschatologique du nationalisme et du patriarcat. C’est un christianisme purement identitaire, centré sur des valeurs culturelles qui contredisent littéralement nombre de textes bibliques et évangéliques, et refusant la responsabilité proprement chrétienne, celle de l’engagement pour les pauvres et les faibles.
Un deuxième groupe se rassemble autour de personnages comme Steve Bannon. Au contraire du premier, ce courant est puissant en Europe. Sa rhétorique est celle de « la souveraineté du peuple ». C’est un souverainisme nationaliste. (...) affirmer la souveraineté contre l’État de droit (...)
Bannon parle, mais il n’est pas écouté. Il se dit populiste mais n’est que la serpillière des oligarques.
À côté de l’extrême droite chrétienne et du souverainisme nationaliste, la troisième tendance idéologique serait donc celle d’Elon Musk ?
Oui, c’est le groupe de la « tech ». C’est ici, me semble-t-il, qu’on peut avoir le moins peur d’employer le terme « fasciste », (...)
Cette idéologie « technofasciste » est très radicale, c’est un transhumanisme visant la production d’une race de seigneurs numériques. (...)
Ces technofascistes ont un projet de destruction de l’État, au profit du pouvoir des « seigneurs » sur une masse asservie et inférieure. Et on ne doit pas oublier que le nazisme aussi avait un projet de destruction de l’État. Ce n’était pas un étatisme.
On peut notamment citer Peter Thiel ?
Peter Thiel est à part, car chez lui la place du transhumanisme est occupée par un apocalyptisme chrétien. Curtis Yarvin et Nick Land (un deleuzien d’extrême droite, plus baroque et plus « punk » que les autres) appartiennent en revanche au même univers qu’Elon Musk avec son projet d’une conquête de Mars. (...)
On doit donc faire l’effort, en analysant la situation actuelle, de se souvenir de la situation en 1922 en Italie, en 1933 en Allemagne, plutôt que dix ans plus tard.
On parle aussi de « néoréaction »…
Ce sont effectivement des mouvements réactionnaires au sens où ils sont centrés sur la reconstitution d’un passé fantasmé. Mais ce ne sont pas des mouvements traditionnels, car le passé qu’ils fantasment est récent. Ils ne veulent pas restaurer la famille classique en abolissant par exemple le divorce. Ils veulent la société de consommation et le progrès technique, mais ne veulent pas avoir à se soucier d’un monde commun qui oblige à coopérer avec l’altérité. (...)
Le néolibéralimse a détruit un tissu social démocratique, des modes de socialités qui constituaient des digues face à un retour de formes fascistes ou de réactions politiques extrêmes. (...)
La Belgique (...)
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