En 1989, le couple de chercheurs signe un premier livre de sociologie urbaine des classes dominantes qui marque les esprits par son effet de dévoilement d’un entre-soi absolu. Trente-six ans plus tard, sa réédition montre que l’extension des « ghettos du gotha » dans le centre de Paris vient de loin.
En 1988, Hervé Hamon et Patrick Rotman, responsables de la collection « L’Épreuve des faits » aux éditions du Seuil, reçoivent un synopsis rédigé par un couple de sociologues encore inconnu : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Séduits, ils leur donnent six mois pour restituer le fruit de plusieurs années d’une enquête démarrée en 1986, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) et dans les arrondissements chics de l’Ouest parisien.
Le texte définitif, sobrement intitulé Dans les beaux quartiers, fera date dans le domaine de la sociologie urbaine. Leur livre – le premier d’une longue liste d’essais écrits à quatre mains – ouvre aussi la voie à un champ encore peu investi : l’enquête ethnographique des classes dominantes.
« Jusque-là, la classe bourgeoise était étudiée sous l’angle de la recomposition de l’actionnariat, la financiarisation, mais pas comme collection d’êtres humains qui vivent, habitent, s’éduquent, s’allient… Les Pinçon-Charlot ont théorisé que la classe bourgeoise était la seule classe en soi et pour soi qui restait, parce qu’elle était mobilisée à travers l’intensité de ses réseaux, cercles, rallyes. C’était tout à fait novateur. Ils ont apporté une connaissance que plus personne ne conteste », témoigne le sociologue Nicolas Jounin, auteur de Voyage de classes (La Découverte, 2014), qui a lu et relu toute leur œuvre il y a quinze ans.
« Cette enquête est fondatrice par son immersion dans le milieu des dominants, ajoute la sociologue Marine Duros, qui a suivi cette méthode pour enquêter sur le milieu professionnel des fonds d’investissement immobilier. C’est elle qui permet de démystifier ce monde, de comprendre comment ses membres s’organisent pour faire valoir leurs intérêts de classe. » (...)
Grâce aux relations de leur directeur de recherche, Paul Rendu (1926-2024), engagé au Parti communiste français (PCF) et issu de la grande bourgeoisie de Neuilly, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont accédé aux milieux les plus fermés de la haute société, qui cultivent traditionnellement la discrétion. Ils découvrent alors la « forme spatiale que ce groupe social découpe dans la ville ».
La recommandation n’est pas la seule raison du succès de leur enquête : « La condescendance amusée pour l’entreprise de chercheurs que l’on n’a guère habituellement l’occasion de côtoyer » participe aussi, comme ils l’écrivent, à les propulser dans les hôtels particuliers, les vastes appartements de l’Ouest parisien, les châteaux et les salons des cercles les plus élitistes. C’est ainsi que les Pinçon-Charlot font littéralement « connaissance » avec l’oligarchie et gagnent sa confiance pour comprendre son entre-soi absolu.
Les raisons d’une réédition (...)
la reparution de Dans les beaux quartiers, une coédition de Rue de l’échiquier et des Voix urbaines – que Xavier Capodano vient de lancer – préfacée par l’écrivain Éric Vuillard. Interrogé sur son attachement à cette enquête, le libraire explique qu’elle est « unique par son impossibilité à être refaite ». « Il serait quasiment impossible de pénétrer ces catégories qui ont pris le pouvoir sur la ville aujourd’hui, il faudrait passer par une chargée de communication et on se heurterait à un système totalement verrouillé », dit-il.
La sociologue Marine Duros, qui a enquêté sur les dirigeants des fonds d’investissement immobilier, confirme une tendance au repli de l’élite économique en raison notamment de la croissance des inégalités, qui « crée un malaise important ». (...)
Le « pouvoir ségrégatif » des classes les plus aisées n’a en effet cessé de se renforcer depuis 1989. (...)
La matrice d’un nouveau champ d’enquête
Si Dans les beaux quartiers est un ouvrage important, c’est aussi parce qu’il a remis au goût du jour la lutte des classes, dix ans avant la parution de Retour sur la condition ouvrière (Fayard, 1999), de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, qui sera son pendant. (...)
Lors d’une rencontre à la librairie Atout livre, le 19 novembre, Monique Pinçon-Charlot rapportait que le livre Le Président des riches (Zones, 2010), sur les réseaux de Nicolas Sarkozy, avait marqué la fin du lien de confiance qui s’était noué avec l’objet de leurs enquêtes : « Cela a coupé tous les ponts avec cette classe sociale, on devenait des “militants”, terme qu’ils n’avaient jamais employé auparavant. C’était irréversible. » Dans cet ouvrage, les deux sociologues écrivaient ceci : « Ne pas chercher à en apprendre plus sur les dominants est une complicité involontaire avec la domination que l’on subit. » Le message a été entendu.