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Dans les abattoirs bretons, des centaines de travailleurs roumains venus chercher « une vie meilleure »
#immigration #Bretagne #Roumananie
Article mis en ligne le 31 décembre 2023

Les patrons de l’agroalimentaire breton ont fait venir des travailleurs de Roumanie pour pallier au manque de bras. En tout, une communauté de 1.600 Roumains s’est installée dans le triangle de Loudéac–Ploërmel-Pontivy, perdue entre les champs.

(...) Volaille, bovin, porcin, charcuterie, le triangle breton est réputé pour ses usines de l’agroalimentaire : 75.000 emplois dans la région. Des travaux pénibles qui pour certains manquent de bras. Alors, à l’image des années 60’, lorsque des patrons français ont écumé le sud du Maroc pour trouver des volontaires pour les travaux dans les mines du Nord et de Lorraine, les Bretons ont eux, parié sur la Roumanie. Dans ce secteur fortement sous-traité, le recours à l’immigration via des boîtes d’intérim est devenu la norme. La moitié des effectifs de certains abattoirs est roumaine. Des agences franco-roumaines ont même vu le jour pour fluidifier les arrivées en Bretagne. Des médecins, des épiceries et un prêtre orthodoxe se sont installés dans le même temps. (...)

« Désormais, je suis payé 13 euros de l’heure en intérim, c’est beaucoup plus qu’avant. » Mais il est toutefois persuadé que leur arrivée a joué sur la baisse des salaires. « Je touche 2.000 euros par mois, contre 3.000 il y a trois ans. » Si l’intérim est mieux rémunéré, « sa précarité n’est pas pour autant enviable », met en garde Ronan Le Nezet, secrétaire local de la CGT de Pontivy, dans le Morbihan (56), à 20 kilomètres de Loudéac. Gel voire baisse des salaires, rotation accrue du personnel, recours aux prestataires externes renforcés, la restructuration du secteur depuis 15 ans pousse à la désertion des travailleurs bretons. Face à la pénurie de main-d’œuvre, la venue de travailleurs roumains fait office de panacée : « Ils compensent les départs en soutenant le dynamisme économique local », souligne Ronan Le Nezet.

Dans ce désert médical qu’est le Centre-Bretagne, l’installation de soignants roumains a comblé un autre vide. En 2020, le journal local Le Courrier Indépendant en recensait environ 80, de toutes spécialités. Quand les médecins français peuvent préférer des zones dynamiques, comme la ville ou des stations balnéaires, les médecins étrangers, moins regardants, se laissent séduire par la campagne bretonne. (...)

George, 47 ans, a passé 30 années à user son corps sur des chaînes d’usine. « Un rythme et une pression trop importants », relate sa fille de 21 ans, Iuliana, la gorge serrée. Lui est arrivé en premier en France, il y a 14 ans. Elle et sa mère ont dû attendre quatre longues années pour le suivre. « C’était extrêmement dur d’être séparés : on ne se voyait qu’une fois par an et ma mère était constamment inquiète. » (...)

Dans l’agroalimentaire breton, l’installation commence généralement par l’arrivée des hommes, séparés de leurs proches pour une durée indéterminée. À la faveur du travail et de ces regroupements familiaux, la communauté s’est agrandie (...)

Les abattoirs restent opaques sur les conditions de travail de ces ouvriers : aucun n’a souhaité répondre aux questions de StreetPress. Et les travailleurs se montrent évasifs quand il s’agit d’évoquer ces problèmes, de peur d’être sanctionnés.

Ronan Le Nezet, le secrétaire local de la CGT, discute régulièrement avec ses collègues qui travaillent avec des Roumains : « Ils disent qu’il y a un fort entre-soi, une sorte de méfiance à recevoir des commentaires du genre “les Roumains nous volent notre travail” ». Parfois, les équipes sont même constituées quasi exclusivement de Roumains, et les seuls Français sont des responsables, « ce qui augmente les divisions ».

Le racisme ambiant se prolonge dans la vie quotidienne, notamment par l’amalgame systématique avec la communauté « Rom », elle-même fortement discriminée. (...)

L’école et les amitiés qui s’y forgent, permettent aux jeunes qui ont grandi en France de s’adapter plus rapidement à cette nouvelle vie que leurs parents. (...)

« Les enfants d’immigrés ont une charge mentale énorme. À 14 ans, je remplissais les fiches d’impôt de mes parents. » (...)

D’autres trajectoires existent. Certains enfants d’immigrés ne réussissent pas leur intégration à l’école, faute d’encadrement et de soutien, et finissent par quitter leurs parents pour retourner au pays. Un schéma que tente d’enrayer Doïna Benalloul. Avec son tailleur bleu marine et son carré blond sévère, elle a tout de la professeure. Un costume qu’elle endosse depuis 2020, date à laquelle elle a fondé l’association Amitié Roumanie Centre-Bretagne à Loudéac. Arrivée en France il y a 36 ans – une des plus anciennes dans la communauté, elle donne un cours de français hebdomadaire à ceux qui en ont besoin (...)