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Mediapart
Dans le Pas-de-Calais, la préférence nationale est déjà à l’œuvre pour l’hébergement d’urgence des exilés
#migrants #exilés #immigration #solidarité #discriminations
Article mis en ligne le 25 février 2024
dernière modification le 23 février 2024

Ces femmes et ces hommes sont souvent contraints de survivre dans des campements, et peuvent se trouver dans des situations difficiles après des tentatives de traversée ratées. Les associations d’aide aux exilé·es sur le littoral nord font leur possible pour les accompagner au quotidien. « On fait des maraudes, on distribue du thé et des biscuits, et on prévient les autorités ou les secours lorsqu’il y a des difficultés », explique Thomas, coordinateur de l’association Utopia56 pour le littoral nord.

Mais, à plusieurs reprises, les équipes d’Utopia56 se sont entendu dire que le dispositif du 115 (le numéro d’urgence sociale) n’acceptait pas les exilé·es. Mediapart a pu le confirmer, dans deux enregistrements que nous nous sommes procurés. (...)

l’interlocutrice au bout du fil ne fait pas de détour : « Malheureusement, on ne peut pas intervenir auprès des personnes migrantes, assume-t-elle. Et quand bien même on aurait pu déposer des couvertures, on est bloqués, il n’y a pas de maraude ce soir. »

« Et il n’y a pas possibilité d’ouvrir une salle ?, demande le bénévole d’Utopia56.

— Notre association ne prend pas en charge les personnes migrantes, affirme l’interlocutrice.

— D’accord… Et vous savez pourquoi ?

— C’est une décision associative, voilà. »

(...)

La structure n’a pas été en mesure de fournir une trace écrite de telles consignes venant de la préfecture. Contactée à deux reprises, celle-ci n’a pas répondu à nos questions. (...)

Dans un second enregistrement que Mediapart s’est procuré, c’est cette fois Thomas, coordinateur pour le littoral nord, qui demande si un hébergement pourrait être proposé à trois personnes, situées devant la gare d’Étaples également, et « qui souhaiteraient être mises à l’abri ». La scène se déroule un an plus tôt, le 24 février 2023. (...)

« Le 115 est fermé, monsieur, et le centre est plein, répond l’agent de sécurité qui décroche le téléphone.

— Le 115 est fermé ?, s’étonne le coordinateur de l’association.

— Là vous avez la sécurité, pour les appels d’urgence qu’on prend en note. »

L’agent de sécurité évoque un groupe de personnes ayant déjà appelé. « C’était des voix étrangères, donc, à mon avis, ça doit être sûrement des sans-papiers.

— De toute façon, c’est accessible aux sans-papiers aussi, non ?

— Non, non, non. C’est la gendarmerie qu’il faut aller voir. Jusqu’à maintenant, au centre, on n’a jamais hébergé des sans-papiers. »

La loi immigration voulait l’officialiser

Ces derniers mois, dans le contexte de l’examen de la loi sur l’asile et l’immigration votée le 19 décembre 2023 et promulguée le 26 janvier dernier, la question de l’inconditionnalité de l’hébergement d’urgence a été centrale : le texte prévoyait en effet d’exclure des structures d’hébergement d’urgence les personnes exilées déboutées du droit d’asile ou frappées d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), venant ainsi consacrer le principe de préférence nationale si cher au Rassemblement national.

Nombre d’acteurs – associations, chercheurs, élus locaux ou parlementaires – avaient alors crié leur indignation, soulignant le caractère gravissime d’une telle mesure. (...)

La mesure a finalement été retoquée par le Conseil constitutionnel.

« Ça donne l’impression que la préférence nationale était déjà appliquée avant même que ça n’apparaisse dans la loi », constate Maxime, le bénévole d’Utopia56. Directeur des études à la Fondation Abbé Pierre, Manuel Domergue y voit une « forme de préférence nationale ».

« C’est tout à fait choquant, c’est d’ailleurs illégal, déroule-t-il. Le 115 doit être pareil partout et proposer un accueil inconditionnel à toute personne en situation de détresse ou de sans-abrisme en France. Il n’y a pas de distinction à faire selon le statut administratif ou la nationalité. » (...)

Que des « pratiques discriminatoires » se développent sur le littoral nord ne l’étonne pas du tout. Entre les distributions alimentaires empêchées, les évacuations de lieux de vie mises en place toutes les 48 heures « sans aucune procédure » ou encore la destruction des effets personnels des exilé·es, « il n’est pas surprenant qu’une forme de zone de non-droit se crée ». « Il est accepté que les exilés soient gérés de manière à part », conclut-il.