Le 16 mai 1966, une circulaire du Parti communiste Chinois marquait le début de la révolution culturelle. Une décennie de violence politique qui a fait des millions de morts, constitue un traumatisme collectif et joue un rôle central dans la construction de la Chine actuelle et dans l’histoire du président Xi Jinping. Cet anniversaire presque passé sous silence témoigne de l’ambiguïté d’une mémoire pourtant bien présente.
« La Révolution culturelle est vraiment partout et nulle part en Chine », analysait Tania Branigan, autrice de Fantômes rouges (éditions Stock, 2024), à la sortie de ce livre consacré à la mémoire contrastée de cet épisode sanglant. Certains slogans du Parti ou les chants révolutionnaires, imprimés dans la mémoire des Chinois ayant connu la décennie 1966-1976, attestent de l’omniprésence de ce vécu collectif. Xi Jinping lui-même a été envoyé à la campagne, comme des millions de jeunes chinois à l’époque. « Liu Shaoqi était le chef d’État, on voyait son image placardée dans la rue. Un an plus tard, c’était un ennemi du peuple », se souvient Cai Chonguo, qui avait 11 ans quand la Révolution culturelle a éclaté.
Le 16 mai 1966, une circulaire du Parti communiste pointe du doigt le « ramassis de révisionnistes contre-révolutionnaires » à éliminer. Dans sa ville de Wuhan, Chonguo est témoin d’une transition fulgurante. « D’abord il y a des manifestations. Et puis, des violences. C’était une forme de guerre civile », raconte l’enfant qui deviendra plus tard professeur de philosophie, avant de s’exiler en France. Les gardes rouges appliquent la pensée maoïste et s’attaquent à tous les ennemis de la révolution. « Il fallait lutter contre les professeurs. Car ils étaient tous considérés comme des enseignants du révisionnisme bourgeois, racontait l’ancien garde rouge M. Wang, sur les antennes de RFI en 1996. Et nous, en tant que gardes rouges, on devait rester fidèles à la ligne de Mao Zedong. » (...)
La violence des foules se déchaîne contre les supposés contre-révolutionnaires, les livres sont brûlés et les factions rivales s’affrontent dans des combats sanglants. (...)
« Façonner un homme nouveau »
Les deux premières années de la Révolution culturelle sont d’une violence extrême (...)
Ce mouvement d’« envoi à la campagne » (« xiaxiang », en mandarin), qui a concerné 17 millions de jeunes instruits, scelle la fin de la ferveur d’une classe d’âge jusqu’ici acquise à la cause, selon Marie Holzman, arrivée en Chine pour la première fois en 1975. « Ces jeunes étaient traités extrêmement durement à la campagne, explique la sinologue, présidente de l’association Solidarité Chine. Ils devaient partager la vie des agriculteurs, travailler les champs. À ce moment-là l’enthousiasme est terminé. »
Pour Cai Chonguo aussi, ce passage à la ruralité marque une désillusion, mais aussi un nouveau départ grâce à la lecture (...)
Un éveil politique d’une génération, crucial dans le mouvement de 1989, réprimé dans le sang sur la place Tiananmen. « Je pense que la Révolution culturelle a semé une graine de pensée critique qui, d’une certaine manière, a survécu », analysait Tania Branigan. (...)
Un souvenir paradoxal (...)
De cette mémoire trouble découle une censure qui l’est tout autant. « La Révolution culturelle n’est pas un sujet dont il est totalement interdit de parler, mais on doit s’exprimer dans des limites bien définies », explique une jeune chinoise.
« Point de repère »
Alors, quelles sont ces règles ? La variété de productions culturelles, de films, de séries, d’œuvres d’arts sur le sujet donne des pistes. (...)
Xi Jinping, enfant de la Révolution culturelle (...)
Au-delà du récit personnel autour d’un secrétaire du Parti communiste qui a gravi tous les échelons après une disgrâce familiale, l’image de la Révolution culturelle est aussi une référence au service du récit officiel, selon Tania Branigan : « Le Parti a propagé l’idée que la population a le choix entre un “règne strict du Parti” ou le retour à cette ère du chaos. »