Le 26 avril 1986, l’explosion d’un réacteur nucléaire à Tchernobyl, en Ukraine, provoque la plus grave catastrophe de l’histoire du nucléaire civil. Elle a laissé des traces indélébiles et pourtant, depuis 2022, la guerre déclenchée par la Russie a fait des installations nucléaires du pays des cibles et des buts de guerre, ravivant la crainte d’un nouvel accident.
Le 26 avril 1986, en pleine nuit, le cœur du réacteur nucléaire n°4 de la centrale Vladimir Ilitch Lénine de Tchernobyl explose, suite à une expérimentation hasardeuse menée par le personnel de la centrale. Les deux mille tonnes de la dalle de béton recouvrant le réacteur volent en éclat. Un immense incendie se déclenche et déverse dans l’atmosphère un panache de fumées radioactives pendant plusieurs jours.
Pris de court par cette scène d’apocalypse, les autorités soviétiques de l’époque peinent à réagir. (...)
La pire catastrophe nucléaire de l’Histoire
Elles envoient aussi à une mort quasiment certaine des "liquidateurs" qui bricolent eux-mêmes des protections contre les radiations pour "étouffer" le cœur en fusion du réacteur et nettoyer la zone des débris les plus radioactifs. Eux-mêmes se qualifient de "biorobots" car ils suppléent des robots amenés sur place qui s’avèrent incapables de fonctionner en raison des taux vertigineux de radioactivité. (...)
Le 14 mai, trois semaines après l’explosion, les liquidateurs parviennent à étouffer le cœur nucléaire en fusion et stopper les rejets radioactifs dans l’atmosphère. Une zone d’exclusion de 30 km autour de la centrale est mise en place. Celle-ci entraîne l’évacuation de près de 250 000 personnes. 40 ans plus tard, elle est toujours en vigueur. Le bilan officiel reconnaît une quarantaine de morts quand l’OMS comptait en 2005 au moins 4 000 décès liés à l’exposition aux radiations.
Inspirée du recueil de témoignages de l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch ("La Supplication"), la série "Chernobyl", sortie en 2019 sur HBO, décrit fidèlement ces semaines cauchemardesques et met en scène l’incompétence des responsables de l’époque, leurs mensonges, et la faillite du système soviétique finissant à protéger sa population. (...)
Poussé par le vent, le nuage radioactif va arroser pendant plusieurs semaines les populations. En Allemagne, en Pologne et en Suède, la consommation de lait frais et de légumes verts est interdite pendant plusieurs semaines. En France, le gouvernement laisse entendre que le nuage "s’est arrêté à la frontière".
30 ans après la catastrophe, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASNR) a publié une carte des dépôts radioactifs liés à la catastrophe de Tchernobyl qui se sont définitivement fixés sur le territoire français.
Les liquidateurs, derniers héros de l’URSS (...)
L’éclatement de l’URSS en 1991 laisse à l’Ukraine, à la Biélorussie et à la Fédération de Russie le soin de gérer l’héritage de la plus grave catastrophe nucléaire de l’histoire. Dans le chaos économique et politique des années 1990, on célèbre toujours les anniversaires de la catastrophe et l’héroïsme des liquidateurs. Mais, peu à peu des divergences apparaissent. (...)
Les installations nucléaires, champs de bataille de la guerre en Ukraine (...)
Le nucléaire civil, enjeu des nouvelles guerres
De Tchernobyl à Zaporijja, le contrôle des installations nucléaires ukrainiennes est incontestablement devenu l’un but de guerre russe. Une situation inimaginable pour "la communauté internationale et les organisations de sécurité nucléaires qui n’avaient que très peu réfléchi aux risques que représentent les installations nucléaires civiles dans un contexte de guerre", affirme Tatiana Kasperski. (...)
"C’est la première fois dans l’histoire qu’une guerre se déroule sur le territoire d’un pays qui a une vaste infrastructure nucléaire, allant de l’extraction d’uranium à l’exploitation de centrales nucléaires en passant par le stockage de déchets radioactifs", poursuit la chercheuse. Et elle dénonce "les filières nucléaires européennes et françaises notamment qui continuent à faire du business avec Rosatom (...) facilitant en quelque sorte le terrorisme nucléaire de la Russie en Ukraine". (...)
Durant les cinq semaines de conflit qui ont opposé l’Iran à Israël et aux Etats-Unis, la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr a été visée au moins quatre fois. Ces frappes n’ont fait ni dégâts ni victimes mais ont provoqué le départ des techniciens russes qui participaient à son fonctionnement.
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– (RFI)Ukraine : Leonid Kindzelski, le héros oublié de Tchernobyl
Le 26 avril 1986, le réacteur 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a subi une défaillance qui a entraîné deux explosions qui ont changé la vie de millions d’Ukrainiens et des populations au-delà des frontières. Quarante ans plus tard, le Dr Andreï Kindzelski partage ses souvenirs de son père, le chef radiologue Leonid Kindzelski, parmi les premiers intervenants médicaux et figure bien connue parmi les survivants de la catastrophe nucléaire. (...)
Une catastrophe sans précédent à laquelle a dû faire face un régime soviétique en déclin. Pour de nombreux historiens, le désastre de Tchernobyl a également accéléré l’effondrement de l’URSS.
Avant cela, la réponse à la catastrophe a également mobilisé des centaines de milliers d’intervenants — ingénieurs, pompiers, personnels médicaux, soldats, policiers et travailleurs ordinaires — qui ont été impliqués dès les toutes premières heures suivant l’explosion et tout au long des années qui ont suivi. Parmi les premiers intervenants médicaux figurait le professeur Leonid Kindzelski, chef radiologue de la RSS d’Ukraine au moment de la catastrophe de Tchernobyl. Figure bien connue parmi les survivants de Tchernobyl, il est beaucoup moins reconnu par le grand public en dehors de l’Ukraine.
Il a pourtant joué un rôle clé dans le traitement des victimes du syndrome d’irradiation aiguë dans les jours qui ont suivi la catastrophe, en introduisant des approches innovantes pour pratiquer la transplantation de moelle osseuse et des méthodes intensives de détoxification inconnues jusqu’alors. Ses patients ont été les premiers à le créditer d’avoir sauvé de nombreuses vies parmi les premiers groupes de pompiers et de travailleurs de la centrale, sans que cela se traduise par la reconnaissance de la profession médicale. Du fait de son exposition aux radiations, sa santé a elle aussi été affectée, mais il a continué à travailler sur le sujet jusqu’à sa mort en 1999.
En 2021, le président Volodymyr Zelensky l’a décoré « Héros de l’Ukraine » à titre posthume, la plus haute distinction civile du pays, en reconnaissance de ses efforts inlassables pour sauver la vie de ceux touchés par la catastrophe de 1986.
RFI : Quels sont vos souvenirs de cette époque ? Étiez-vous au courant de ce qui venait de se passer ? (...)
on m’a ordonné de partir à Tchernobyl comme étudiant en cinquième année de médecine ; sinon je n’aurais jamais obtenu mon diplôme. Pendant deux semaines, j’ai été pratiquement injoignable.
Ma mère, professeure d’hématologie, avait reçu l’ordre d’envoyer un technicien de laboratoire à Tchernobyl pour compter manuellement les globules blancs des sauveteurs. Refusant d’y envoyer ses jeunes employées, elle y est allée elle-même pendant trois semaines.
À mon retour, je voyais mon père chaque jour. J’avais été irradié et il me soignait, notamment par dialyse pour éliminer les radionucléides absorbés. Lui vivait pratiquement à la clinique, dormant sur un petit canapé dans son bureau. (...)
Chaque nuit, les dossiers médicaux des patients irradiés étaient emportés chez une personne différente afin qu’ils ne disparaissent pas. Mon père fut démis de son poste administratif de chef radiologue. Le doute fut levé sur la raison de cette décision lorsqu’il refusa, lors d’une interview télévisée, de dire que tout allait bien, qu’il n’y avait pas de radiation et aucun danger pour la population. (...)
Votre père a-t-il été soutenu par la communauté médicale occidentale ?
Non, il a été marginalisé. Mes parents ont rassemblé leur expérience scientifique de Tchernobyl dans un livre, mais personne n’a voulu le publier. Notre famille en a financé l’édition et l’a envoyé à des bibliothèques universitaires et médicales dans le monde entier pour préserver ces informations.
Comment a-t-il vécu les années suivantes ?
Sous pression constante. (...)
Il est mort 13 ans après Tchernobyl, et il a fallu 22 ans de plus pour qu’il reçoive le titre de « Héros de l’Ukraine ». J’en suis reconnaissant à l’Ukraine et aux survivants qui se sont souvenus de lui. En 2022, nous avons reçu sa décoration à l’ambassade d’Ukraine à Washington. C’est un pays extraordinaire : en pleine guerre, il trouve encore le moyen d’honorer ceux qui le méritent. Un tel pays ne peut pas perdre la guerre.
image : Tebesonati, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons