
Depuis la parution d’un livre sur le meurtre de Thomas Perotto lors d’un bal à Crépol en 2023, les médias d’extrême droite se déchaînent contre ses auteurs. En s’appuyant sur des PV supposés « disparus », CNews, Europe 1 ou le « JDD » diffusent aussi de nombreux mensonges.
Mentir, tordre les faits et diffamer : tel est le triptyque de la galaxie Bolloré dans le traitement de l’affaire Crépol. En novembre 2023, comme aujourd’hui, les médias de ce groupe enchaînent les mensonges pour faire de ce drame l’illustration de leur idéologie. Depuis la sortie du livre Une nuit en France (Grasset), dans lequel les journalistes Marc Leplongeon, Jean-Michel Décugis et l’écrivaine Pauline Guéna reviennent sur le meurtre de Thomas Perotto, la mécanique dénoncée dans leur ouvrage est de nouveau à l’œuvre.
Le 19 novembre 2023, Thomas Perotto, 16 ans, meurt après avoir reçu un coup de couteau en plein cœur à la sortie d’un bal à Crépol. Rapidement, la galaxie Bolloré incarnée par CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche (JDD) affirme qu’il s’agit d’un crime raciste. Des jeunes d’une cité voisine, le quartier de La Monnaie à Romans-sur-Isère, auraient prémédité leur attaque, armés de couteaux, pour « tuer des Blancs ». L’instruction est toujours en cours, quatorze suspects ont été mis en examen, et l’auteur du coup mortel sur le jeune rugbyman n’a toujours pas été identifié. Mais pour l’heure, l’enquête écarte cette hypothèse.
Dans leur livre, les auteurs reviennent minute par minute sur ce drame et autopsient l’emballement médiatique. Erreurs du procureur, précipitations de la presse, conclusions mensongères d’éditorialistes, instrumentalisation par la droite et l’extrême droite : tout est passé au crible. (...)
Si les faits sont d’une extrême violence et qu’une quinzaine de témoins évoquent bien des propos et insultes contre « les Blancs », la justice écarte le mobile raciste. L’enquête a par ailleurs montré que les jeunes de Crépol avaient aussi pu tenir des propos contre « les racailles » ou « les Arabes ». Thomas L., par exemple, a été entendu disant qu’il avait envie de taper « des bougnoules ».
L’histoire montée d’un PV oublié
Malgré l’absence d’éléments, nombreux à droite ou à l’extrême droite parlaient alors de « razzia », d’« attentat » de « raid programmé » ou de « pogrom ». À l’époque, Mediapart avait montré, documents à l’appui, comment CNews mentait sciemment à ses téléspectateurs et téléspectatrices. Alors que la chaîne savait en interne qu’elle ne pouvait pas tirer ces conclusions, ses éditorialistes ignoraient toutes les alertes de leur propre équipe pour désinformer à l’antenne. (...)
Depuis le 17 mars, l’animateur Pascal Praud dénonce de manière extrêmement virulente le travail des auteurs et les a déjà ciblés dans pas moins de cinq émissions. « La démarche est claire, c’est de réécrire Crépol. C’est d’expliquer que ce qu’on a vu, on ne l’a pas vu », accuse-t-il alors que, de son propre aveu, ni lui ni aucun de ses invités n’a lu le livre. (...)
Les journalistes menacés de mort
Sur CNews, les erreurs se sont multipliées pour dénigrer ce livre rédigé par « des enquêteurs en carton » et pour asseoir sa lecture idéologique de ce drame. « Ces gens sont une honte », a lancé Pascal Praud à l’endroit des auteurs, les accusant d’avoir mis en cause la maire de Romans-sur-Isère, Marie-Hélène Thoraval, sans l’avoir jamais rencontrée. « On est dans des mensonges, s’indigne-t-il. Jamais Mme Thoraval n’a mis un lien entre ce qui s’est passé à Crépol et l’islam. Jamais. »
Tout est encore faux. S’il avait lu ce livre, le plateau de CNews saurait que Jean-Michel Décugis a rencontré la maire de Romans le 19 décembre 2023 et que l’édile, qui parle d’un « attentat » à Crépol, fait bien un lien avec l’islam. (...)
Lors de toutes ces émissions, chroniqueurs et animateurs accusent les auteurs de banaliser le port de couteaux. Sans légitimer ce point, ces derniers ne font pourtant que s’appuyer sur les PV d’audition expliquant que les jeunes de La Monnaie en portaient pour couper de la résine de cannabis. « Que ces jeunes aient eu des couteaux, c’est dramatique et c’est un énorme problème de sécurité publique. Mais ces jeunes se sont-ils armés pour venir tuer des gens au bal ? La justice estime pour l’instant que non », précise Marc Leplongeon.
En colère, le chroniqueur Éric Naulleau a même incité son employeur à porter plainte contre les auteurs, qui auraient accusé à tort la chaîne. (...)
Enfin, pour asseoir l’idée d’un crime raciste, Europe 1 a invité la présidente de l’association des victimes du bal de Crépol. La radio n’a en revanche pas précisé qu’elle était aidée et soutenue par l’Asla, association de soutien aux lanceurs d’alerte, une structure d’extrême droite créée par des anciens de Génération identitaire, association dissoute en mars 2021 pour ses incitations à la haine et à la violence.
Cette campagne de plus lancée par Pascal Praud, qui n’a pas souhaité nous répondre, produit donc les mêmes effets. Les auteurs du livre ont été menacés de mort et annoncent porter plainte. (...)
« On nous accuse de réécrire une histoire qui n’existe pas en l’état. Une histoire qui a été écrite par certains médias et politiques dès le lendemain des faits pour faire de Crépol un francocide », déplore Marc Leplongeon, qui a reçu une invitation de CNews trois jours après le début de cette campagne de haine. « Nous étions prêts à y aller au début, mais nous avons renoncé lorsqu’on a vu tous les mensonges qu’ils étaient capables de livrer à l’antenne sans même avoir lu le livre. »
L’entreprise idéologique du groupe Bolloré a en tout cas porté ses fruits. C’est après ce drame que CNews a devancé pour la première fois BFMTV et que les électeurs du RN à Crépol ont subitement doublé. Et c’est sur CNews, dimanche, que la porte-parole du gouvernement Sophie Primas a repris à son compte l’existence d’un racisme anti-Blancs en France.