Nadia, née à Mayotte, mère de six enfants français, s’est fait expulser vers les Comores. Dans l’archipel, la France continue d’expulser massivement et sans distinction au moyen de procédures expéditives et souvent irrégulières. Ignorant les alertes répétées jusqu’au Conseil de l’Europe.
Mamoudzou (Mayotte).– « Dès que j’ouvre les yeux, c’est horrible. Je me rappelle que je ne suis pas chez moi, que je ne suis pas avec mes enfants alors qu’ils ont besoin de moi. » Au téléphone depuis Anjouan (Comores), Nadia* présente ses excuses de ne pas retenir ses larmes. « Mais je suis tellement fatiguée, tellement triste, ils sont sans leur maman, ils n’ont même pas pu faire leur rentrée », poursuit-elle à propos de ses six enfants, âgés de 2 à 10 ans.
Cela fait maintenant près de trois semaines que cette famille est déchirée par les 70 kilomètres d’océan Indien qui séparent Mayotte de l’île comorienne. Un trajet que Nadia a effectué pour la première fois de sa vie, contre sa volonté et à rebours de sa perception d’une France « où, normalement, il y a des règles qui empêchent ça ».
Le 20 août, cette mère de six enfants français a été expulsée par les services de la préfecture de Mayotte, qui n’a pas répondu à nos questions sur cette affaire. La veille, Nadia se rendait au tribunal judiciaire demander un certificat de nationalité française. « C’était un soulagement, j’allais enfin pouvoir finir mes démarches pour les papiers », se rappelle-t-elle depuis les Comores. (...)
À 27 ans, et bien que née à Mayotte, Nadia se trouvait systématiquement empêchée depuis de longues années dans sa demande de documents d’identité française : les services de l’état civil de la mairie de Mamoudzou ont perdu son acte de naissance après une dernière délivrance du document en 2015.
Ce n’est que grâce à l’intervention d’un représentant associatif déterminé à l’aider à faire valoir ses droits, jusqu’à alerter le procureur de la République, que la situation se dénoue : Nadia récupère son sésame en juillet 2024. « J’étais vraiment heureuse, j’allais pouvoir chercher un vrai travail pour que ma famille vive mieux », décrit-elle.
« Tu vas prendre le bateau, tu vas rentrer chez toi »
Le 19 août, l’espoir retrouvé, Nadia se rend donc au tribunal. Le cœur est plus léger, mais elle n’oublie pas toutes les précautions d’usage : elle est munie de son dossier administratif ainsi que des cartes d’identité de ses enfants. (...)
C’est donc son dossier en main que Nadia se fait contrôler par la police aux frontières à Mamoudzou. Ses justifications n’y font rien, elle est envoyée au centre de rétention administrative à Petite-Terre. (...)
La jeune maman passe cependant la nuit au centre de rétention. Le lendemain matin, son nom est appelé. « Je me suis dit que c’était pour me faire sortir, mais ils m’ont dit “Tu vas prendre le bateau, tu vas retourner chez toi”, mais c’est ici chez moi ! », rejoue-t-elle, la gorge nouée. Forcée d’embarquer au milieu d’une soixantaine de personnes au sort similaire, Nadia est anéantie.
Comme toujours, elle pense à ses enfants dont on l’éloigne inexorablement sur une mer qui lui fait peur. (...)
« Il y a le droit, et puis il y a Mayotte »
Mediapart a pu consulter le document en question. Sa lecture est édifiante. Selon l’arrêté préfectoral, l’expulsion de Nadia, qui est née à Mayotte et n’a jamais quitté le territoire, serait motivée par son impossibilité de « justifier être entrée régulièrement à Mayotte », mais aussi par « son intention de quitter le territoire de manière volontaire », alors même que la jeune femme indique avoir refusé de signer le procès-verbal, ou encore car « il n’est pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l’intéressée au regard de sa vie privée et familiale ».
Cerise sur le gâteau, selon le document, Nadia serait née à « Mamoudzou (Comores) », alors qu’il s’agit de la préfecture mahoraise. Une mention qui, en dehors de ces circonstances, pourrait prêter à sourire au vu du conflit diplomatique qui oppose encore officiellement la France et l’Union des Comores à l’égard de Mayotte.
Les procès-verbaux sont des documents stéréotypés et les arrêtés portant OQTF sont édités automatiquement.
Marjane Ghaem, avocate (...)
Entre juin et juillet 2024, une autre jeune femme de nationalité française particulièrement vulnérable a également été expulsée à deux reprises par la préfecture de Mayotte. Selon son père, qui a témoigné pour le média en ligne local Kweli et qui s’est déplacé aux Comores pour la retrouver, la jeune femme « atteinte de troubles mentaux » se serait trouvée en errance et aurait subi des abus sexuels alors qu’elle dormait sur une plage. « Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça ? », questionne inlassablement Nadia.