
Ce devait être la fin de la Zad, son chant du cygne. 2 500 robocops contre quelques centaines de pelés divisés — le combat semblait perdu d’avance. Sauf que non. Au fil des jours, la résistance s’est organisée et les forces vives ont afflué sur la zone. Récit subjectif de quelques jours passés sur place, entre barricades et popote.
Dimanche 15 avril. La nuit tombe sur la Zad après une journée de mobilisation très chargée, parfois violente, souvent joyeuse. Passant devant l’imposante barricade dite des Lascars, détruite au matin et reconstruite dans la foulée, trois camarades de lutte constatent qu’elle n’est pas dotée de tranchée anti-blindés. La seule défense véritablement efficace quand les forces de l’ordre mettent le paquet. Une pioche fatiguée traîne aux environs ? C’est un signe. Ils se mettent donc au turbin, se refilant l’outil à tour de rôle, ahanant dans la nuit. Projet a priori absurde, tant la tâche semble colossale.
Quelques heures plus tard, alertés par le bouche-à-oreille nocturne, une bonne quinzaine d’opposants les ont rejoints à travers champs, munis de pelles, pioches et bâtons.Tous s’échinent à la lueur des frontales, s’encourageant de chants ou de blagues, fouaillant joyeusement dans la boue. Malgré les ampoules et la fatigue, pas une plainte. Union sacrée.
Au petit matin, quand des affrontements éclatent à proximité, au carrefour de la Saulce, la tranchée est prête : plusieurs mètres de largeur, un bon mètre de profondeur. Deux acharnés s’échinent toujours pioche à la main, maculés de boue. À côté, quelques quidams tout de noir vêtus se brossent les dents avant d’enfiler leur masque à gaz. Another day in the bocage. (...)
Aux abords des barricades, l’humour règne ainsi en force, comme pour conjurer les coups. « Dernière sommation, nous allons faire usage de la farce », s’époumonent les mutins en réponse aux avertissements gendarmesques. Et quand un projectile se révèle défectueux, les lazzis pleuvent illico : « Elle a pas fait boum ! » Pour peu qu’une grenade explose à proximité d’un coin thermos, les protestations prennent un ton bravache : « Ça nique le petit-déj’ des gens et ça s’étonne qu’ils soient vénères ! » Rayon boissons chaudes encore, il y a ce petit homme étrange coiffé d’un élégant chapeau, qui passe de groupe en groupe avec sa théière improvisée et son Butagaz. Entre deux explosions, il demande poliment : « Tu veux combien de sucres ? » Du thé pour arme ? L’idée se tient. « Je ne sais pas me battre, alors je me suis rabattu sur ça », confie-t- il, comme une évidence. Lors de la manif nantaise du 14 avril, un petit groupe opère dans le même esprit, distribuant des crêpes à la confiture (maison) au milieu des nuages de lacrymo. Son mantra : « Des crêpes pour le front ! »
Pour cri de ralliement bocagier, le hurlement du loup : « Ahoooouuuu ! » Il jaillit en chœur quand une phase offensive est enclenchée, repris par les joyeux drilles éparpillés dans les bois environnants. La meute hurle à la lutte – de quoi redonner courage dans la tourmente. Et même à ceux qui n’en manquent pas. À l’image de cette dizaine de préposés aux boucliers du premier rang de la barricade de Lama Fâché, qui endurent une pluie continue de lacrymos et de grenades assourdissantes sans reculer d’un pouce.
Quand on s’éloigne des échauffourées, ce sont les inscriptions apposées à chaque détour de chemin qui sautent aux yeux rougis. Ici, un mignon « Ci-gît Valls », apposé sur une sorte de tombe ornée d’une croix funéraire. Là, un conseil médical en forme d’ordonnance politique : « Colomb irritable ? Changez de régime ». Un peu plus loin, la lutte affiche sa santé : « Tirez-moi dessus, j’ai la CMU ». Et aux abords d’une barricade, enfin, cette inscription à l’intention des responsables du désastre : « Vous vous attendiez à quoi ? » Bonne question.
« Les Cabanes repoussent déter’ » (...)