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Voici pourquoi la politique de tirs de loups n’est pas efficace
Article mis en ligne le 17 mai 2018
dernière modification le 16 mai 2018

Le plan loup 2018-2023 prévoit l’abattage de 40 loups maximum en 2018. Mais cette politique quantitative de tirs n’a jamais prouvé son efficacité contre la prédation. Pire, des spécialistes du canidé sauvage s’inquiètent d’effets contre-productifs. Ils plaident pour des tirs non létaux « éducatifs » ou, à défaut, ciblés sur les « loups à problèmes ». Enquête.

Faut-il tuer les loups ? Ils ne sont pas si nombreux en France — environ 360 en mars 2017 selon les chiffres de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Ils restent concentrés dans certaines zones — principalement les Alpes et la Provence. Mais leur sort déchaîne les passions. Pour cause, des dégâts croissants et considérables provoqués sur le pastoralisme. En 2017, 11.741 animaux domestiques ont été tués par ce prédateur (contre 6.786 en 2013) et 3,47 millions d’euros d’indemnisations ont été versés. Des éleveurs et des bergers, traumatisés, réclament le droit de défendre leurs troupeaux. Les environnementalistes souhaitent préserver une espèce encore fragile et protégée. Le plan loup 2018-2023, rendu public en février par les ministères de la Transition écologique et de l’Agriculture, autorise l’abattage de quarante loups en 2018. Il réussit l’exploit de poursuivre quasiment à l’identique la politique de gestion menée depuis 2004 sans satisfaire aucune des parties.

La convention de Berne qu’a ratifiée la France en 1989, avant le retour des loups dans le parc national du Mercantour, en 1992, lui impose une protection stricte du canidé sauvage. De même que la Convention internationale sur le commerce des espèces en danger (Cites) de 1973 et la directive « habitats » de 1992. La destruction de l’animal n’est autorisée à titre dérogatoire qu’à trois conditions : laisser l’espèce dans un état de conservation favorable, être justifiée (permettre de « prévenir des dommages importants à l’élevage »), et appliquée en l’absence « d’autre solution pouvant être mise en œuvre ».

Pourtant, l’État a sorti le fusil dès 2000 dans le cadre du deuxième programme Life « loup dans les Alpes ». Quatre ans plus tard, le plan d’action sur le loup 2004-2008 a instauré le principe du plafond annuel de loups à « prélever » — comprenez à abattre — sur l’ensemble du territoire. Depuis, chaque année, deux arrêtés ministériels définissent ce nombre et les modalités des tirs. De 10 % de la population lupine (soit six loups) en 2004, le plafond a été régulièrement relevé jusqu’à atteindre quarante loups en 2017-2018. Ces dernières années, il a été systématiquement atteint et rehaussé : deux loups supplémentaires en 2015-2016, quatre en 2016-2017. Les modalités de tir sont graduées : en premier lieu, tirs de défense simple et renforcée au plus près des troupeaux ; en cas d’échec, tirs de prélèvement simples lors de battues administratives, puis renforcés au cours de parties de chasse, en-dehors de tout contexte d’attaque.

« La gestion quantitative actuelle ne marche pas » (...)

Les tirs de défense, facilités, deviennent « un droit pour les éleveurs à partir du moment où leurs troupeaux sont protégés ou reconnus comme ne pouvant pas être protégés ». L’effarouchement préalable n’est plus requis. En outre, « en cas de situation exceptionnelle, le préfet coordonnateur pourra autoriser les tirs de défense simple au-delà [du] plafond pour que les éleveurs puissent se défendre toute l’année », sans que soit précisé ce qu’est une « situation exceptionnelle ». En revanche, le recours aux tirs de prélèvement sera plus strictement encadré et limité du 1er septembre au 31 décembre.

Ce plan n’était pas encore officiellement publié que les associations de protection de la nature et les organisations professionnelles agricoles s’indignaient. « La gestion quantitative actuelle avec un plafond de prélèvements ne marche pas », a dit Jean-Jacques Fresko, rédacteur en chef du magazine Terre sauvage et président du groupe de travail sur le loup organisé par la Fabrique écologique, en janvier dernier. (...)

Personne ne sait si tuer des loups permet réellement de diminuer la prédation à long terme. C’est même admis — quoiqu’en langage cryptique — dans le dernier plan loup : « Sans métrique spatiale et temporelle adaptée, il est difficile de mettre en évidence une tendance générale sur l’évolution des dommages selon le niveau de prélèvement. Cependant, de nombreux témoignages indiquent que les tirs de défense et défense renforcée réduisent de manière temporaire le nombre d’attaques sur le troupeau concerné. » Mathieu Metral, chef de l’unité loup de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) Auvergne-Rhône-Alpes, parle de « présomption de l’intérêt de la politique de tirs » : « Les personnes mobilisées près du troupeau provoquent un effet d’effarouchement, plaide-t-il. Et sur un grand nombre d’interventions, on a plusieurs témoignages d’éleveurs qui sentent une différence après l’intervention. Même de courte durée, elle soulage les hommes et les troupeaux. »

Mais à long terme, les spécialistes apportent plusieurs bémols. Premièrement, l’organisation sociale des prédateurs en meutes fausse l’équation « baisse du nombre de loups égale baisse de la prédation ». « Le prélèvement de quelques animaux dans les meutes diminue la taille du groupe mais pas forcément l’aire d’emprise de la prédation et donc le taux de rencontre avec les moutons », observe le groupe d’experts MNHN-ONCFS (...)

Face à ces limites d’une gestion quantitative du loup, des spécialistes plaident pour une approche plus éthologique du prédateur, c’est-à-dire fondée sur l’étude de ses comportements. L’idée est de cibler les tirs pour qu’ils aient un effet maximal sur la prédation. En effet, les dégâts causés par Canis lupus ne sont pas répartis de manière homogène sur le territoire. (...)

« ça n’a aucun sens de tuer 10 % des loups au hasard ! Certains troupeaux sont attaqués cinq, dix, quinze, vingt fois. Il faut éliminer les animaux responsables de ces attaques récurrentes ».

Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue suisse et auteur du livre Le loup (éd. Delachaux & Niestlé, 2017), a observé avec son équipe, plusieurs étés d’affilée, les interactions nocturnes entre loups, chiens de protection et troupeaux dans le Mercantour et au camp militaire du Canjuers dans le Var, à l’aide de caméras thermiques. Il a observé que les attaques étaient en moyenne « à plus de 60 % le fait de loups seuls », notamment de certains « subadultes un peu délaissés qui apprennent probablement à chasser, traînent près des troupeaux, semblent tester les chiens et tentent des attaques ». « On découvre des personnalités chez les loups. Lors des attaques à plusieurs individus, certains, plus trouillards, restent en retrait ou s’enfuient dès les premières escarmouches avec les chiens. Quand on tue un loup de manière aléatoire, on ne sait pas si l’on a tué le bon individu. »

Au-delà du ciblage individuel, plusieurs voix s’élèvent pour faire des tirs un outil pédagogique qui apprendrait aux loups à craindre les troupeaux. (...)

Une analyse partagée par Jean-Marc Landry, qui depuis des années développe des outils pour susciter la peur chez les prédateurs : « Le loup peut être conditionné à se méfier des troupeaux. Pour cela, nous travaillons à l’élaboration d’un collier porté par certaines brebis. En cas d’attaque du prédateur — ou d’un chien —, il émettra un puissant répulsif. L’animal apprendra alors que le milieu de la brebis est dangereux pour lui. » (...)