Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
libération
Violences policières : le gouvernement maintient la ligne dure
Article mis en ligne le 15 novembre 2019

La galerie d’yeux crevés, de mains arrachées et de chairs déchirées n’aura donc pas suffi. Les alertes répétées de nombreuses instances nationales, internationales et du corps médical non plus. Un an après le début du mouvement des gilets jaunes, marqué par l’usage massif des armes dites « intermédiaires » comme le lanceur de balles de défense (LBD), Christophe Castaner s’apprête à valider le futur « schéma national du maintien de l’ordre ». Le ministre de l’Intérieur conforte la ligne la plus dure pour la gestion des manifestations : dans un « document de travail » d’une vingtaine de pages, consulté par Libération, Beauvau entérine les méthodes déployées ces derniers mois.

A rebours de la tradition française de maintien de l’ordre, la nouvelle doctrine rédigée par le ministère insiste sur la nécessité d’aller au contact des manifestants pour disperser et interpeller. Depuis plusieurs décennies, la tenue à distance de la foule était pourtant vantée comme un principe fondamental pour éviter un drame. Notamment depuis 1986 et le décès de Malik Oussekine, frappé à mort par des « voltigeurs », ces policiers circulant à moto au milieu de la foule, armés d’une matraque. La question de l’usage des armes et celle des nombreux blessés n’est par ailleurs pas abordée. Enfin, rien n’est prévu pour durcir le contrôle et la traçabilité de l’emploi de la force, alors que de nombreuses enquêtes ont été classées sans suite, faute d’avoir pu identifier les auteurs des violences alléguées.
« Anticiper les troubles » (...)

Depuis plusieurs mois, seules trois journées de travail ont formellement été organisées. Lors de la dernière, le 7 novembre, Reporters sans frontières, Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme (LDH) et des médecins ophtalmologistes ont finalement été reçus. « Il aurait été souhaitable que l’on soit de l’autre côté de la table, associés à l’élaboration et à la discussion : les concertations ne nous paraissaient pas à la hauteur des enjeux », estime Michel Tubiana, ex-président de la LDH, contacté par Libération.

Dans son document de travail, le ministère énonce en préambule que le maintien de l’ordre « a pour objectif d’anticiper les troubles afin de ne pas avoir à les réprimer », mais que « si l’ordre est néanmoins troublé », il comporte « des mesures destinées à le rétablir ». (...)

Pour le commandant d’une compagnie républicaine de sécurité (CRS) interrogé par Libération, cette volonté d’aller le plus vite possible au contact des manifestants est « un changement de pied historique » : « J’ai peur qu’il y ait des gens tués dans les prochaines opérations de maintien de l’ordre, d’un côté ou de l’autre. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de mort jusque-là, car plus on va au contact, plus le risque d’accident grave est élevé. Tôt ou tard, on va être confronté soit à des policiers à moto coincés dans une rue et lynchés au milieu de la foule, soit à un nouveau Malik Oussekine. » (...)

En dépit des nombreuses critiques sur l’usage des armes « intermédiaires » comme les LBD, les grenades de désencerclement (GMD) ou explosives (GLI-F4), largement utilisées pour disperser la foule, le sujet n’est pratiquement pas abordé par le ministère. (...)

La Place Beauvau ne prévoit même pas, pour l’heure, d’encadrer plus strictement les tirs.
Un contenu « pas arrêté »

L’Intérieur ne semble pas non plus très préoccupé par l’accumulation d’enquêtes judiciaires classée sans suite, faute d’identification des policiers ou gendarmes responsables des tirs ou des coups. (...)

Contacté à propos de ce document, le cabinet de Christophe Castaner assure que « le contenu du schéma n’est pas arrêté » et que « les documents produits à ce stade sont de simples contributions aux travaux ». Des experts - choisis par le ministère - doivent envoyer leurs éventuelles observations dans les semaines à venir.