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Verrouillage des frontières et des routes migratoires
Article mis en ligne le 26 mai 2017

Au début des années 2000, le gouvernement espagnol stoppe l’immigration subsaharienne et ferme l’accès aux enclaves espagnoles de Ceuta et Mellila en déployant les premiers grillages autour de celles-ci. Dès lors, et en fonction du moment et de leurs intérêts, les autorités n’ont eu de cesse de bloquer et sécuriser intensivement leurs frontières, que ce soit en construisant des murs, ou en exerçant des contrôles terrestres, aériens ou maritimes.

(...) Les routes migratoires évoluent en fonction des différents obstacles et les exilés doivent continuellement s’adapter pour parvenir à leur destination. Les trajets deviennent plus longs et plus dangereux, la dépendance face aux passeurs s’accentue et les tarifs augmentent tout comme le nombre de morts [1]. Cette politique de fermeture n’a fait que déplacer les passages d’un endroit à l’autre et fragmenter les différents points d’accès. Les pressions exercées par l’Union européenne sur les pays limitrophes à ses frontières permettent à celle-ci de se dégager de sa responsabilité, mais les conséquences sont aussi multiples que dramatiques.

Bloqués entre les frontières

Du fait de la sécurisation exercée sur chaque axe, les populations en exil rencontrent de nombreuses difficultés pour atteindre la destination de leur choix. Les trajets sont longs et peuvent durer des années, et parfois, s’arrêtent là où il est impossible d’aller plus loin. Les populations se retrouvent temporairement voire définitivement bloquées à différentes étapes de leur parcours, et du fait de leur vulnérabilité liée à leur clandestinité, deviennent des proies faciles. Elles doivent faire face aux forces de police, autorités locales, exploiteurs privés (passeurs, mafias, chefs de groupes, patrons, marchands de sommeil, proxénètes…), populations potentiellement hostiles [2] voire xénophobes, groupes para-militaires [3] … Agressions, humiliations, rackets, viols soumettent ces populations à une tension constante. De multiples témoignages attestent de la difficulté de ces périples [4].

Une des principales difficultés est liée aux ressources financières, surtout pour les personnes n’ayant pas ou plus de contacts avec leur famille ou leurs proches. Certaines perdent tout leur argent sur la route alors que les passages coûtent cher. Obtenir les nécessités de base tel le logement, la nourriture, le transport, le crédit téléphonique ou quelques habits chauds est extrêmement compliqué voire impossible, nombreuses sont les personnes qui dorment alors à la rue ou dans des abris de fortune. Le recours au travail clandestin dans des conditions d’exploitation maximale ou aux réseaux de prostitution devient alors la seule issue [5].

Les réfugiés peuvent se retrouver coincés dans des camps humanitaires ou des zones de transit fermées dont les formes et les conditions varient. L’accès au soin, à l’hygiène et à l’éducation sont là aussi un problème constant. (...)

Politique de dissuasion

En plus des conditions de précarisation extrêmes dans lesquelles sont maintenus les exilés, les états exercent une politique délibérée de dissuasion afin de les décourager, de les inciter au retour dans leur pays et d’éviter qu’ils restent trop longtemps au même endroit et puissent s’organiser. Cette politique prend la forme de déplacements à l’intérieur des pays, de destruction des biens et des habitations, de refoulements à la frontière, et de violences physiques et morales quotidiennes.

Depuis près d’un an, l’Italie affrète quotidiennement des bus partant de Vintimille à destination du sud du pays (à Tarente, ou en Sardaigne notamment). De là, les déportés sont enfermés le temps nécessaire pour prélever leurs empreintes, avec usage fréquent de la force et de la torture, comme en attestent de nombreux rapports émanant d’organisations officielles [8]. Depuis la fin du mois de novembre 2016, les rafles et déportations s’intensifient également au Maghreb [9]. En Algérie les refoulements se font vers le sud saharien, aux frontières avec le Niger et le Mali. Elles se déroulent dans des conditions inhumaines, les personnes étant laissées sans le minimum pour leur survie (nourriture, eau…). Au Maroc, les déportations se font en direction de la frontière avec l’Algérie (région d’Oujda) et vers le sud et l’intérieur du pays. Les personnes y sont souvent enfermées dans des camps ou des commissariats, parfois laissées en plein désert, et de très nombreux cas de violences et tortures sont dénoncées.

Le refoulement arbitraire ou méthode appelée push-back consiste à repousser les personnes interceptées en mer ou vers les zones frontalières alors qu’elles devraient être prises en charge dans le pays où elles viennent de poser le pied. Ce procédé pourtant illégal est utilisé à chaque frontière. (...)

Les campements de fortune ou logements squattés sont régulièrement expulsés par les forces de police. Les quelques affaires personnelles, couvertures ou tentes et papiers sont délibérément détruits lors de ces attaques violentes. (...)

Enfermement généralisé

Les états planifient des déportations et des déplacements de population en masse, et pour cela, les réponses de type coercitives sont privilégiées. En Hongrie, l’enfermement est devenu systématique depuis le 28 mars 2017 pour tous les demandeurs d’asile. Il s’effectue ainsi dans des zones de transit situées à proximité de la frontière serbe dans des conteneurs placés entre deux lignes de barbelés. La Bulgarie, depuis le 1er janvier 2016 autorise la détention des demandeurs d’asile, et suite aux révoltes dans le centre de Harmanlı en août et novembre 2016, deux nouveaux centres fermés ont été créés. Fin 2016, l’Italie a annoncé la ré-ouverture ou l’agrandissement de plusieurs Centres d’Identification et d’Expulsion (CIE) qui n’étaient plus opérants et la création d’ici cet été de quatorze nouveaux centres dont l’appellation sera dorénavant Centres de permanence pour le rapatriement (CPR) pour une capacité de 1600 places.

Dans le cadre des accords signés avec la Turquie le 18 mars 2016 et afin d’accroître la capacité de détention et d’accélérer les déportations prévues, la Grèce construit de nouveaux centres d’enfermement et de déportation. (...)

Dans la plupart des pays, l’enfermement est le moyen privilégié pour maintenir les réfugiés sous contrôle. Les possibilités de recours, d’être assisté par un interprète ou un soutien indépendant sont évidemment plus difficiles – si ce n’est impossible – à obtenir en situation d’isolement ou d’enfermement. La détention s’effectue arbitrairement sous diverses formes et dans divers lieux, souvent hors des cadres juridiques et des protections internationales (...)

Verrouillage juridique

Parallèlement à l’enfermement, les réglementations évoluent au sein de chaque pays et s’alignent sur la politique globale dictée par l’Union européenne créant ainsi un véritable mur juridique (...)

La majorité des pays imposent toujours plus de contraintes et réduisent les possibilités de faire valoir les droits des réfugiés. Les accords de réadmission sont également de plus en plus fréquents, et sont couramment passés avec des pays en guerre. La Turquie qui, il y a un an encore, accueillait des milliers de réfugiés ferme dorénavant ses portes et conclut de nombreux accords de réadmission avec des pays tels le Pakistan, le Nigeria ou la Syrie, et en négocie actuellement avec l’Iran, la Somalie et l’Afghanistan [15]. La Libye quant à elle renvoi au Niger et au Mali.

Des répercutions au delà de l’Europe

L’Union européenne met en place depuis une quinzaine d’années une politique d’externalisation de la question migratoire [16]. Elle entend ainsi refouler les populations aux limites de ses frontières [17] – au plus près des départs – en contraignant les pays tiers à prendre en charge eux mêmes le traitement des processus de protection et d’asile et à assurer la sécurisation de leurs frontières. Des accords entre états sont conclus sur la base de négociations, les réfugiés servant de monnaie d’échange et de moyen de pression. Les répercutions sur les pays limitrophes sont, on l’a vu, d’ordre matériel (contrôles, refoulements, militarisation), législatif (durcissement des voies d’accès légales), et humanitaire par une détérioration dévastatrice des conditions d’accueil pour les populations. Tel un jeu de domino, la volonté de l’Europe se propage de pays en pays et exacerbe les tensions déjà existantes, de nombreux états devenant ainsi les gendarmes de l’Europe. (...)

Avec la fermeture de la route des Balkans, et l’accord UE-Turquie, la situation s’est encore dégradée : des milliers de personnes sont bloquées en Serbie (7000 personnes), en Grèce (60000 personnes) et maintenant en Turquie (qui accueille plus 3 millions de réfugiés), engendrant des conditions catastrophiques pour celles-ci. Des populations entières en Syrie se retrouvent de fait dans l’impossibilité de fuir les conflits. (...)

La voie principale d’accès à l’Europe est alors la Libye, mais le chaos régnant dans le pays depuis 2011 fait que les conditions y sont aussi incertaines que dangereuses (enfermements arbitraires, travaux forcés, violence physiques, non accès aux soins, déportations,…) [19]. C’est pourtant ce pays qui était l’objet de toutes les attentions lors du sommet de Malte en février dernier. La commission européenne prévoit d’ailleurs une collaboration a hauteur de 200 millions d’euros avec ce pays. Dans le catalogue de mesures requises figurent le renforcement de la formation des garde-côtes libyens et la fourniture de matériel plus performant ; l’installation de camps de réfugiés avec la participation de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ; le financement de retours volontaires dans les pays de départ ; le contrôle des frontières du sud de la Libye. (...)

Les chiffres annonçant les personnes accueillies même s’ils étaient plus glorieux ne changeraient pas les logiques et les politiques mises en place. Il est facile de recevoir 90 % des personnes demandant un droit d’asile sur son sol, quand l’immense majorité des réfugiés reste bloquée à l’extérieur des frontières. La notion même d’asile où de protection est à questionner lorsque des personnes fuyant les conflits peuvent être amenées à demander l’asile dans leur propres pays ou dans d’autres où les conditions qu’elles rencontrent ne seront guère plus enviables. Alors que certains trouvent refuge en Europe, combien restent sur le carreau ? Il n’y aurait pas de place pour tout le monde, c’est la leçon que l’on nous enseigne. Au delà de cette injustice, ce ne sont pas les règles mais bien le jeu qui nous questionne, celui qui dicte de prendre les richesses, mais pas la misère.

Le traitement de la question migratoire appliqué par l’Union européenne et ses états membres n’est pas une donnée unique et n’est pas de sa responsabilité unique. Chaque état de par le monde défend son territoire et ses propres intérêts, il n’y a pas d’humanisme à chercher, mais des réalités économiques et politiques à comprendre et à combattre. Les déstabilisations, guerres et conflits, liées à l’exploitation capitaliste et aux clivages politiques totalitaires s’exacerbent dans chaque partie du monde. Les tensions sont grandes et la situation semble pouvoir exploser à tout moment. Les conséquences directes sont maintenant visibles à notre porte.

L’Europe se renferme face à ce qu’elle définit comme une menace et elle continuera de le faire dans le futur [21]. A l’intérieur du territoire, où l’on vise le maintien d’une sécurité et la continuité du fonctionnement d’un ordre établi, nous voyons apparaître la montée des violences, des protectionnismes et des fascismes qui découlent de cette politique. Nous comprenons ainsi l’importance de s’opposer à toutes les fermetures, où qu’elles soient.