Depuis deux ans, la diffusion du Monde diplomatique s’est nettement redressée (1) ; le nombre de ses abonnés atteint un record historique ; la situation de ses finances n’inspire plus d’inquiétude. Un tel rétablissement détonne dans le paysage de la presse et dans le climat idéologique actuel. Il tranche en particulier avec le délabrement éditorial et économique de la plupart des périodiques, dont certains ne diffèrent leur trépas qu’en se transformant en prime numérique du géant des télécoms qui les possède
Notre santé contraste également avec la situation politique et idéologique générale. Politique : le courant intellectuel — rationnel, démocratique, universaliste — qui inspire ce journal depuis sa naissance est provisoirement sur la défensive, affaibli par une absence de stratégie à long terme, des rivalités internes, le vrombissement ininterrompu des ego et des réseaux sociaux. Idéologique : les attentats djihadistes et la peur qu’ils inspirent relèguent au second plan les combats pour la justice sociale. Et encouragent à piétiner ce qui reste de libertés publiques, à accepter un état d’exception généralisé, à acclimater les esprits à l’idée d’une guerre civile.
Loin d’être l’apanage de l’extrême droite et de sites Internet paranoïaques, de tels desseins ont désormais table ouverte à la radio, à la télévision, dans les principaux titres de la presse. Ils concourent aux décisions d’un nombre croissant de responsables politiques. (...)
Au fil des mois, ce journal est redevenu le lieu de rassemblement d’un nombre croissant de lecteurs souvent actifs dans les mobilisations sociales. Notre souci de rendre compte des transformations rapides de l’ordre international, alors que l’attention est trop souvent happée par des événements sans portée, explique aussi ce regain d’influence. Joue également en notre faveur le fait que nous disposons d’une colonne vertébrale, de convictions anciennes et solides. Et que notre journalisme, loin de juxtaposer des commentaires indignés, s’adosse à des enquêtes exigeantes, ouvertes sur le monde. Chacun sait par ailleurs que nous n’appartenons à aucune chapelle, que les auteurs les plus divers collaborent à nos publications, qu’aucune banque, aucun industriel ne nous tient. (...)