Tout au long du XXesiècle, les photographes n’ont eu de cesse de témoigner de l’exil. De la Grande Guerre aux conflits plus récents, un ouvrage reprend ces clichés emblématiques, tout en racontant l’évolution du regard que nous portons sur les réfugiés.
Dans son dernier ouvrage "Un siècle de réfugiés" (éditions du Seuil), l’historien Bruno Cabanes, titulaire de la chaire d’histoire militaire moderne de l’Université d’État de l’Ohio, a choisi de retracer l’histoire de ces exodes en analysant ces clichés qui illustrent depuis plusieurs décennies nos journaux. Il revient pour France 24 sur ce regard si particulier des photographes qui a évolué depuis un siècle. (...)
Les premières photographies humanitaires, c’est-à-dire des photographies destinées à documenter et à dénoncer la misère humaine, datent des guerres balkaniques de 1912-1913, une période où les déplacements de populations sont particulièrement importants. (...)
Quelques mois plus tard, au moment de l’invasion de la Belgique et du nord de la France, à l’été 1914, les violences de l’armée allemande jettent sur les routes de l’exode des centaines de milliers de réfugiés. À l’arrivée à Paris de ces derniers, des photographes professionnels cherchent à faire partager l’expérience de ces hommes, femmes et enfants, en les photographiant, hagards, poussant parfois des landaus chargés de quelques biens à travers les rues de la capitale. La photographie humanitaire participe alors de l’intense campagne de propagande de la Grande Guerre. (...)
Après la période que je viens d’évoquer, le premier grand tournant fut la guerre d’Espagne. Alors que les clichés du début du XXe siècle représentaient surtout des foules de réfugiés, les photographes cherchent alors à saisir des expressions individuelles, des postures, des visages. (...)
Le deuxième grand tournant de la photographie humanitaire, me semble-t-il, c’est la fin des années 1960 et le début des années 1970 avec la crise du Biafra et les "boat people". (...)
L’appareil photographique est utilisé comme une arme contre l’indifférence de l’opinion publique.
Dans les années 1990, la photographie des réfugiés connaît enfin une forme de dérive sensationnaliste. Pensons par exemple à la campagne publicitaire obscène de la marque Benetton représentant un bateau sur lequel s’est entassé un véritable essaim humain de réfugiés albanais. (...)
Ces photographies déterminent complètement la manière dont nous percevons les réfugiés. C’est pour cela qu’elles sont si importantes, pour cela aussi que les photographes ont une responsabilité morale car que voyons-nous le plus souvent ? Des foules et non pas des individus ; des hommes et des femmes figés dans le présent. Que savons-nous des raisons pour lesquelles ils ont fui leur pays ? Sans passé et sans avenir, souvent la photographie ne fait que renforcer leur déshumanisation. (...)
Avez-vous conçu ce livre dans l’idée de déconstruire certains clichés tenaces sur les réfugiés ?
Oui, c’est un livre d’histoire, mais c’est aussi un livre engagé. Après avoir longuement travaillé sur ces milliers d’images de réfugiés, ce qui ne cesse de me frapper, c’est la violence qu’elles infligent à ceux qui sont photographiés. Cette violence ne tient pas seulement à la position dans laquelle la photographie les maintient : celle d’objets soumis à la pitié, à la curiosité ou au voyeurisme. Elle vient aussi du moment où elle les fige, celui de leur sauvetage ou de leur prise en charge par les organisations humanitaires. Les hommes et les femmes ainsi photographiés cessent d’être des individus avec des projets d’avenir. Ils sont réduits à l’état de rescapés. Beaucoup de photographies donnent aussi, plus ou moins confusément, l’impression d’une invasion. Or je voudrais rappeler un fait : à l’heure actuelle, 85 % des mouvements de population se font entre pays du tiers-monde, pas du Nord vers le Sud. (...)
Cet ouvrage est effectivement un hommage à toute une nouvelle génération de photographes dont j’admire le travail (...)
Ils ont entrepris de redonner une voix aux réfugiés en leur confiant le soin de photographier leur quotidien, en s’intéressant aux vies individuelles plutôt qu’aux destins collectifs, en accompagnant les photographies de textes qui expliquent par quelles difficultés ils sont passés, ou simplement en leur redonnant un prénom, un âge. D’autres s’intéressent aux objets que les réfugiés ont emportés avec eux. Il me semble qu’ils offrent, chacun à sa manière, la possibilité d’un échange entre celui qui regarde et celui qui est regardé. (...)