C’est en écoutant Apolline de Malherbe poser et reposer sa question à ma collègue Mathilde Panot, présidente de notre groupe LFI-Nupes à l’Assemblée nationale, que j’ai pris la mesure de la folie et du désarroi qui s’emparent du débat public. La journaliste reprenait une interrogation abondamment relayée depuis la publication de la lettre de Taha Bouhafs à La France insoumise, notamment sous l’impulsion malveillante et malhonnête de figures du Printemps républicain, de personnalités comme Sophia Aram ou Jean-Michel Apathie.
Lors de l’échange au cours duquel nous lui avons indiqué qu’il ne serait pas investi en raison de témoignages de violences sexuelles, ai-je suggéré à Taha Bouhafs de prétexter le retrait de sa candidature au nom des attaques racistes qu’il subissait ? La réponse est simple : non. (...)
Mais l’audience de cette hypothèse, le crédit qui semble lui être apporté, donnent à voir des impensés dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, sujet complexe qui mérite d’être traité avec sérieux. Contrairement aux confusions que j’entends sans cesse, nous ne sommes pas un tribunal rendant la justice, notre cellule interne n’est pas une instance légitime à établir une vérité. La seule responsabilité que nous assumons est d’empêcher des hommes violents envers les femmes de nous représenter et de nuire au sein de notre organisation.
Garantir l’anonymat des plaignantes est essentiel
Je le dis et le répète : nous avons respecté la volonté de confidentialité des plaignantes. J’ai l’impression que ce point est incompris ou tout simplement éludé de la réflexion sur la façon concrète dont nous pouvons agir. C’est pourtant une condition essentielle, voire sine qua non, pour que des femmes livrent leur témoignage à notre cellule mise en place afin de, je le rappelle, recueillir la parole des victimes et agir contre les violences faites aux femmes dans notre mouvement. Nous garantissons à ces femmes de ne pas rendre public leur récit. Nous leur assurons l’anonymat. Nous ne transmettons aux personnes accusées aucun élément qui permettrait de les reconnaître.
Souvent, les femmes qui se confient à nous craignent les représailles. (...)
LFI met en pratique ses valeurs féministes
Ce que j’ai dit à Taha Bouhafs, c’est que nous ne dirions rien publiquement des faits reprochés s’il se retirait de lui-même. En effet, les plaignantes ne souhaitaient pas que cette affaire soit publique. De plus, et je l’assume, faute de plainte et de procès équitable, Taha Bouhafs se serait alors retrouvé dans une situation d’accusé sans pouvoir se défendre, ne connaissant même pas ce qui lui est précisément reproché. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé puisque les raisons de son retrait ont été, quelques jours plus tard, révélées par les médias.
Notre cellule vise à prévenir ces violences spécifiques, en accompagnant les victimes, et à mettre en conformité nos valeurs féministes avec nos pratiques. Au lieu d’instruire cyniquement le procès des femmes qui se battent concrètement, il serait utile que chacune, chacun réfléchisse au meilleur moyen de s’y prendre. Nous n’avons pas trouvé mieux que de créer une cellule, d’écouter la parole des femmes, de leur garantir la confidentialité et d’appliquer un principe de précaution en écartant les hommes accusés de faits pénalement répréhensibles et circonstanciés, c’est-à-dire nous paraissant graves et crédibles. Qui fait mieux ? Comment faire mieux ? (...)
Il ne s’agit donc pas de rendre la justice, ni d’établir la vérité. Un parti a le droit en revanche de faire des choix : ne pas accepter d’être représenté par un homme mis en cause pour des faits de harcèlement sexiste ou d’agressions sexuelles, ne pas laisser un militant, un collaborateur pour lesquels des témoignages circonstanciés indiquent des pratiques dangereuses pour les femmes continuer de nuire en son sein. C’est autant un enjeu de protection que de mise en conformité de notre engagement féministe avec nos pratiques. Enfin, si je n’ai jamais dit à Taha Bouhafs de se retirer en prétextant des attaques racistes, ces dernières ont bel et bien eu lieu.
Et si les plaignantes ne voulaient pas que les raisons de la mise à l’écart soit publique, c’était aussi parce qu’elles ne souhaitaient pas alimenter cette campagne orchestrée par l’extrême droite contre lui. Chacune, chacun peut-il l’entendre ? Entendre aussi qu’à La France insoumise, oui nous nous engageons contre les violences faites aux femmes ET contre le racisme. (...)
Les mêmes qui ont déversé leur haine contre Taha Bouhafs sont les premiers aujourd’hui à prendre ses propos pour argent comptant, signe d’une obsession politique : nous combattre. Alors que j’ai, que nous avons agi avec une rapidité exemplaire pour l’écarter en raison de témoignages pour violences sexuelles, on m’accuse, on nous accuse d’avoir voulu « dissimuler » ! Ce serait juste cocasse si le procédé n’avait pas sombré dans l’indécence la plus totale. (...)
La prise en charge par des organisations de gauche des violences sexistes et sexuelles est une avancée. C’est une expérience nouvelle, et donc forcément imparfaite. Les partis de droite qui ont décidé que ce n’était pas leur affaire, qu’il vaut mieux taire, laisser la justice seule faire son travail – qu’elle n’arrive pourtant pas à faire –, ne risquent pas d’être sous le feu des critiques. Pourtant, mettre une chape de plomb, ce n’est pas une méthode pour faire reculer ces violences.
Je préfère être insultée autant qu’il le faudra plutôt que de renoncer à agir contre les violences sexistes et sexuelles en politique. (...)
Si la justice avait les moyens de faire son travail, si la société accompagnait sérieusement les victimes, nous n’en serions peut-être plus là. (...)
Oui, nous avons besoin d’un débat serein et argumenté sur comment lutter efficacement, et dans un esprit de justice, contre les violences faites aux femmes en politique. Tout le reste nourrit le retour en arrière.