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Marie-Claude Saliceti
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Revolution Permanente
Total : destruction écologique, corruption et greenwashing. Entretien avec Alain Deneault
Article mis en ligne le 3 février 2021

Philosophe et essayiste, Alain Deneault est l’auteur de plusieurs ouvrages portant sur le pouvoir des multinationales et notamment d’un livre très complet sur Total. Dans cet entretien, organisé à l’occasion de la grève des raffineurs de Grandpuits, Alain Deneault revient sur le greenwashing de Total, le pouvoir des multinationales et la nécessité de s’y opposer par « mille manières ».

Total revendique notamment un projet visant à « valoriser des filières d’avenir et accélérer la transformation du groupe. » Quel regard portez-vous sur ce projet affiché par le groupe d’aller vers les énergies renouvelables ?

Alain Deneault : Le groupe Total ne se transforme en rien. Il se soucie d’additionner de nouvelles filières d’activité dans le domaine de l’énergie et du courtage. Ainsi, à l’exploitation pétrolière, de plus en plus hasardeuse dans ses méthodes non conventionnelles, s’ajoutent des formes d’exploitation nouvelles tendant à toujours augmenter sa production globale d’énergie. C’est seulement en cela qu’il y a lieu de parler d’« accélération », dans la capacité qui lui est donnée de produire toujours davantage de produits dans le domaine des énergies, de façon à satisfaire un monde dont la consommation augmente de manière exponentielle. Ses opérations de relations publiques visent donc à annoncer une mue que la firme se trouve continuellement à contredire elle-même. (...)
Que pensez-vous de cette stratégie de la multinationale qui prétend jouer l’écologie contre le social et de la réalité de la « transition écologique » dont elle se revendique ?

Alain Deneault : Cette rhétorique relève d’une vieille recette chez Total. Il s’agit, là aussi selon des procédés pervers, de diviser les militants de gauche en tentant de les retourner contre eux-mêmes. Par exemple, lorsqu’il s’est agi, dans la décennie 2010, de lancer la filière de l’électricité en Afrique, avec pour figure de proue l’ancien ministre français de l’Écologie lui-même, Jean-Louis Borloo, que Le Monde présentait comme un « super-lobbyiste de l’électricité en Afrique », les représentants de Total, son PDG Patrick Pouyanné en tête, ont sorti leurs grands airs, reprochant aux citoyens s’opposant à ces grands chantiers polluants de n’avoir cure du « milliard et demi de personnes qui n’ont pas accès à l’électricité », ajoutant : « Il faut y remédier. On ne peut leur dire : “Nous, pays occidentaux, avons consommé les deux tiers du budget carbone de la planète, vous allez devoir vous serrer la ceinture.” Il faut organiser des transferts de richesse vers ces pays pour qu’ils se développent de façon durable. » Or, on sait tous qu’en fonction des règles du marché, seuls les acteurs détenant un pouvoir d’achat se prévalent des services d’une firme vendant de l’électricité, le plus souvent de grandes entreprises minières, par exemple, gourmandes en énergies parce qu’elles travaillent à exploiter le continent au profit des autres continents.

Aujourd’hui, la « transition énergétique » dont on parle n’a des allures écologistes que parce qu’on s’est habitué, des entités comme Total y contribuant, à réduire la question écologique à la seule question du réchauffement climatique. Or, les projets d’exploitation d’énergies autres que le pétrole, comme l’agrocarburant, le solaire, l’éolien, l’électricité et les batteries de pointe, donnent l’impression, si on aborde ces filières en faisant preuve de restriction mentale, qu’ils produisent moins de gaz à effets de serre. C’est souvent, comme dans le cas de l’exploitation du gaz sous une forme non conventionnelle, faire fi de l’émission de méthane, lequel contribue pourtant à l’effet de serre plusieurs fois le Co2. C’est aussi négliger le fait que la question écologique ne se réduit pas au climat, mais qu’elle concerne les nappes phréatiques que l’exploitation non conventionnelle expose à de graves risques. Aussi, la production de panneaux photovoltaïques, de tours éoliennes ou de batteries de pointe fait porter la pression du climat sur les mines, exigeant l’extraction massive de terres rares et d’autres minerais très polluants à exploiter. Et je n’ai pas encore abordé la question de l’ingérence politique qu’on observe dans ces pays, de même que le vaste problème des inégalités sociales. (...)