L’extrême droite revient sur le devant de la scène médiatique et politique française : ses actions violentes et ses tentatives d’attentats se multiplient, les discours racistes se banalisent et sont diffusés par des médias parfois très complaisants, tandis que se présente à l’élection présidentielle un candidat plusieurs fois condamné pour provocation à la haine raciale. Les positions de l’extrême droite sur la question migratoire ou l’Islam, au cœur du débat public, deviennent des enjeux électoraux partagés, qui brouillent un peu plus les frontières entre la droite « républicaine », l’extrême droite, le centre, et même ce qu’il est convenu d’appeler la gauche. Comment définir, cependant, ce qu’est l’extrême droite ? Ses manifestations contemporaines se rattachent-elles à des traditions historiques identifiées, ou présentent-elles des caractéristiques nouvelles ? La constellation de groupes existants forme-t-elle un mouvement homogène ? Et comment Éric Zemmour s’y est-il fait une place inédite ?
Avant de décrire les différentes tendances présentes en France, il est nécessaire de définir ce qu’on entend par « extrême droite ». Si la notion d’extrême droite est sémantiquement floue, elle permet cependant au public de situer rapidement des idées, des personnalités, des organisations ou des mouvements politiques parfois très différents. Mais elle est aujourd’hui refusée par ceux qu’elle prétend désigner, d’abord parce qu’elle est fortement disqualifiante et stigmatisante (elle renvoie dans les imaginaires politiques aux mouvements vaincus lors de la Seconde Guerre mondiale, tels que le fascisme italien et le national-socialisme allemand), ensuite parce qu’elle place l’extrême droite du côté d’une « radicalité » qu’elle refuse et préfère, dans son effort de dédiabolisation, laisser à l’extrême gauche et aux musulmans La question de la délimitation scientifique de l’extrême droite suscite légitimement le débat, mais ce concept est néanmoins utilisé par le milieu universitaire. (...)
Pensons à l’usage polémique du terme « facho » (expression générique utilisée pour définir et disqualifier les militants d’extrême droite), mais aussi à ceux qui se définissent en opposition comme des « antifas » (c’est-à-dire en tant que militants anti-extrême droite). Cette dernière étiquette a d’ailleurs été transformée en insulte par les militants d’extrême droite pour décrédibiliser les militants antiracistes, en les associant aux militants violents d’ultra-gauche. Quoique la science politique anglo-saxonne substitue à l’étiquette « extrême droite » celle de « droite radicale », la littérature scientifique reconnaît l’existence d’une famille politique recouvrant le champ défini par la notion d’« extrême droite ». Enfin, il ne faut pas oublier que le contenu idéologique des extrêmes droites nationales est intimement lié à l’histoire des pays étudiés. Dès lors, leurs évolutions futures sont tributaires de contextes particuliers. Cela a par exemple donné lieu, en France, à un intense débat sur la possibilité ou non d’une « immunité » de la France au fascisme conditionnée par la permanence des trois « traditions » supposées avoir structuré la droite française : le légitimisme, l’orléanisme et le bonapartisme. (...)
L’historien français Michel Winock distingue neuf constantes, qui ne sont ni toujours présentes ni exhaustives, dans ce type de discours : la haine du présent ; la nostalgie d’un âge d’or ; l’éloge de l’immobilité ; l’anti-individualisme ; l’apologie des sociétés élitaires ; la nostalgie du sacré ; la peur de la dégradation génétique et de l’effondrement démographique ; la censure des mœurs ; et, enfin, l’anti-intellectualisme. Les extrêmes droites s’investissent d’une mission qu’elles disent salvatrice. Elles se constituent en contre-société. (...)
Leur fonctionnement interne ne repose pas sur des règles démocratiques, y compris lorsqu’elles se disent populistes, mais, au contraire, sur la mise en avant d’« élites véritables », à l’opposé de celles au pouvoir – forcément corrompues et incompétentes. L’imaginaire des extrêmes droites renvoie également l’Histoire et la société à de grands mythes mobilisateurs, qu’on retrouve aujourd’hui chez certains essayistes, en particulier chez Éric Zemmour. (...)
Métissages d’extrême droite
Le monde des droites radicales françaises n’est pas monolithique. Bien au contraire, il est profondément éclaté, ainsi que le montre le dossier « Les 36 familles de la droite », publié en 1999 dans la revue Éléments , organe néo-droitier vieux d’un demi-siècle. Comme il existe des extrêmes gauches, il y a des extrêmes droites ayant des référents intellectuels qui lui sont propres, des positions antagonistes et des rapports parfois (très) conflictuels. Un néopaïen néonazi aura une conception du monde et de la religion différente, voire opposée, à celle d’un catholique contre-révolutionnaire. Plusieurs lignes de force distinguent les différentes tendances : régionalisme (souvent fédéraliste) contre jacobinisme ; paganisme contre christianisme (fréquemment traditionaliste) ; nationalisme contre européisme ; ethnodifférentialisme contre racisme biologique. Il arrive que ces différents thèmes s’hybrident. (...)
Les extrêmes droites ne sont pas closes sur elles-mêmes, et des convergences, des alliances sont possibles. À cela, deux raisons :
1/les différences sont moins importantes que les points de convergence dans leur volonté de subvertir la société libérale ;
2/les différences, ou les oppositions, sont mises de côté au profit d’une alliance stratégique, lors d’un combat commun, par exemple lors des manifestations contre la promulgation du mariage homosexuel, ou dans la condamnation de la franc-maçonnerie.
On voit des rapprochements dans le rejet de l’Islam et de l’immigration extra-européenne. L’antisémitisme et l’antisionisme, ainsi que la volonté de créer une religion propre aux populations blanches, ainsi que le néopaganisme ou le christianisme identitaire, sont aussi des points de convergence importants.
Plusieurs tendances sont présentes en France ; certaines sont en déclin, d’autres en plein essor. Du fait de leur éclatement, il est difficile d’en brosser un panorama systématique. Parmi les premières, nous pouvons citer les groupuscules strictement nationalistes, comme le Parti de la France ou Synthèse nationale (composés tous les deux d’anciens membres radicaux du Front national), Les Nationalistes d’Ivan Benedetti (nostalgique du régime de Vichy), les différentes factions de l’Action française – mouvement royaliste qui existe depuis l’Affaire Dreyfus, dont les idées, notamment portées par Charles Maurras, ont profondément marqué la culture hexagonale. Et on recense, parmi les tendances qui sont en progression, les formations populistes (Rassemblement national, Reconquête d’Éric Zemmour) et surtout l’idéologie identitaire. (...)
La mouvance identitaire, éclatée du point de vue des groupuscules, partage l’idée d’une immigration-colonisation ; celle d’une guerre civile déjà commencée ; une conception ethnique et essentialisée des identités ; la croyance en l’incompatibilité des civilisations entre elles et la nécessité de préserver les différentes aires civilisationnelles ; le principe du choc des civilisations ; la nécessité de mettre en place une « remigration » des minorités ethniques sur le sol européen vers leurs aires civilisationnelles/pays d’origine (y compris pour leurs descendants), etc.
Ce courant est devenu dominant, malgré les dissolutions par le gouvernement de groupuscules comme Génération identitaire. Il s’est massivement diffusé depuis le début des années 2000, aidé par la mise en place de structures dynamiques, promouvant ces discours, comme l’Institut Iliade, fondé en 2014 sur les cendres de la Nouvelle Droite par Philippe Conrad, Jean-Yves Le Gallou et Bernard Lugan (aujourd’hui tous deux conseillers politiques d’Éric Zemmour). Il est destiné à perpétuer la pensée du théoricien identitaire Dominique Venner, en formant des cadres et en organisant des colloques. Ces derniers attirent d’ailleurs des militants instruits et plutôt issus de classes sociales aisées. Comme le montrent ses différentes publications, ce dernier reprend d’ailleurs la logique de défense de la « race blanche » promue à l’origine par le GRECE. Des groupes et des éditeurs ouvertement nazis/néonazis se réclament aujourd’hui de cette idéologie, car elle est historiquement moins connotée que le nazisme. Pour autant, ce dernier n’a pas disparu. Au contraire, des militants se réclament actuellement du national-socialisme et diffusent leurs idées via des maisons d’édition (...)
L’antisémitisme et le négationnisme n’ont pas disparu à l’extrême droite. Ces milieux n’ont jamais oublié les vieilles antiennes du « complot juif » et pensent percevoir son action dans les évolutions politiques de notre pays. (...)
Enfin, il faut noter le retour en force à l’extrême droite du catholicisme traditionaliste, dans une variante « identitaire ». Longtemps considéré comme désuet ou réactionnaire, il retrouve grâce auprès des militants. Il est considéré aujourd’hui comme la religion des Européens chrétiens et comme celle qui combat l’« invasion musulmane ». Les personnes qui y reviennent, ou qui s’y convertissent, se voient comme de nouveaux chevaliers se battant pour un Occident « blanc ». En outre, il offre une conception complète du monde, morale et traditionnelle de la société, mise en en avant lors des « manifestations pour tous » : contre l’avortement ou la liberté des mœurs, pour une société organique. Il a fréquemment positions antisémites ou antimaçonniques. Cette idéologie réactionnaire au sens propre diffuse aujourd’hui un national-catholicisme via différents groupuscules et sites comme le Salon beige, Civitas, La renaissance catholique, la Fraternité Saint Pie X. Surtout, cette forme particulière du catholicisme s’est diffusée au sein d’autres formations politiques, transmettant ses discours et valeurs, fusionnant très bien avec les considérations identitaires.
L’évolution la plus significative reste néanmoins l’apparition de « youtubeurs » et d’« influenceurs » d’extrême droite, souvent indépendants des groupuscules établis, ce qui ne signifie pas qu’ils sont sans idéologie, bien au contraire. Mais ils ont adapté les discours propres à l’extrême droite au format du consumérisme vidéo (...)
différents militants d’extrême droite ont fondé des sites de « ré-information », qui se présentent comme des alternatives aux informations « mainstream » et cherchent à attirer, dans un contexte d’essor des populismes, les déçus de la presse généraliste et les méfiants envers les médias traditionnels, comme la Fondation Polemia de l’ancien membre du GRECE Jean-Yves Le Gallou, ou Novopress des Identitaires. Tous utilisent une méthode efficace, qui relève de l’« infox », mais aussi des registres de la propagande et de la désinformation : le détournement d’images ou de vidéos. Il s’agit, dans la majorité des exemples, d’un changement de contexte et de légende dans un sens très hostile aux musulmans, à l’islam et aux migrants. (...)
Parallèlement à cet activisme idéologique, nous voyons, depuis une dizaine d’années, le retour des actions violentes, commises par des groupuscules parmi les plus radicaux, voire des incitations à des actions violentes, comme l’a fait récemment le youtubeur Papacito en mettant en scène le meurtre d’un électeur de la France insoumise représenté par un mannequin. (...)
Néanmoins, la principale évolution de ces dernières années reste la multiplication d’actions individuelles ou groupusculaires, indépendantes de toute organisation politique. Cet activisme se caractérise par la forte prégnance des idées survivalistes et identitaires : les personnes impliquées sont persuadées d’être en « guerre » contre une « invasion » arabo-musulmane et se voient comme des résistants. Ils préparent à la fois à la guerre et à survivre dans des zones reculées. (...)
S’il existe différentes tendances à l’extrême droite, aujourd’hui, Éric Zemmour les agrège. Ce journaliste issu d’une famille juive d’Algérie, connu pour ses positions racistes et ses sorties antisémites, a adopté les thèses de l’extrême droite la plus radicale, telle l’idée d’une immigration perçue à la fois comme une forme de colonisation (le « grand remplacement ») et comme une source de criminalité. Il développe également un discours ouvertement décliniste (voir Le Suicide français, 2014), reprenant là encore une vision propre à l’extrême droite (elle imprégnait déjà Les Décombres, pamphlet collaborationniste de l’écrivain Lucien Rebatet paru en 1942).
Plutôt conservateur et souverainiste à l’origine, Éric Zemmour a radicalisé son discours dans un sens ouvertement raciste à partir de 2015, à la suite du succès de son livre Le Suicide français, qui défendait déjà Pétain. Depuis lors, il reprend l’idée, en l’accentuant progressivement, de la dangerosité de l’islam en France, chassant les traces d’une islamisation et d’un multiculturalisme prétendument destructeur d’identité jusque dans les prénoms, dont certains seraient l’expression d’un refus d’intégration. Ainsi, il s’oppose à l’immigration, aux mariages mixtes et au modèle actuel d’intégration, jugé trop laxiste et pas assez assimilationniste. Il reprend aussi, depuis 2009, les thèses de l’existence des races humaines, en particulier celle d’une continuité ethnique des populations européennes. (...)
Du fait de ses prises de position publiques, Éric Zemmour a été plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale. La dernière date du 17 janvier 2022. Ces condamnations attirent les éléments les plus radicaux de l’extrême droite, séduits par la teneur de ces discours. Seuls les plus antisémites (Soral
, Jérôme Bourbon, l’actuel directeur de publication du journal Rivarol, fondé en 1951 par des rescapés de la Collaboration, etc.) refusent encore de le suivre. Ce rôle fédérateur a longtemps été dévolu à Jean-Marie Le Pen, qui avait réussi à unir une grande partie de l’extrême droite française sous son nom.
Malgré tout, des négationnistes, des identitaires, des nostalgiques du régime de Vichy ou de l’Algérie française, des néo-droitiers, des catholiques traditionalistes et même un nombre grandissant de cadres du Rassemblement national (Chantal Dounot-Sobraquès, Nicolas Bay, Damien Rieu, Jean Messiha, Gilbert Collard, Jérôme Rivière, etc.) se reconnaissent dans sa candidature. (...)
Zemmour attire aussi des violents, parfois issus des Zouaves et de Génération Identitaire, qui se sont fait remarquer par leur agression de militants de SOS Racisme lors de son congrès au parc des expositions de Villepinte le 5 décembre 2021. (...)
Cela fait partie de la stratégie d’Éric Zemmour, qui est un partisan de la « droite hors les murs » et de l’« union des droites ». Ces concepts renvoient à l’idée d’agréger, ou d’unir, des militants de droite et d’extrême droite autour d’une personnalité forte n’étant pas connue pour son implication dans une organisation militante. Elle a été portée par des individus comme Patrick Buisson, Robert Ménard, Charles Fillon, et déjà Éric Zemmour, après les « Manifestations pour tous »… Il s’agit d’unir des militants autour d’un projet ouvertement conservateur sur le plan des mœurs et autoritaire sur le plan politique, avec un rejet affirmé de l’immigration extra-européenne, dans une logique identitaire. Longtemps considérée comme un échec par certains observateurs, cette stratégie semble payer pour Zemmour, qui se présente aux élections présidentielles de 2022. (...)
Surtout, Éric Zemmour offre à l’extrême radicale, discréditée politiquement et idéologiquement, une voix qu’elle n’a plus depuis 1945, une voix face aux historiens « officiels », lesquels diffusent selon lui des « bobards ». Ainsi, la fondation Polémia de l’identitaire Jean-Yves Le Gallou décerne tous les ans des « bobards d’or », visant le supposé « politiquement correct » des « médias officiels ». (...)