Même en tant que représentants du personnel, les syndicats policiers sont tenus à un certain devoir de réserve. Mais beaucoup choisissent de s’en affranchir.
Le 22 juin, une levée de boucliers a suivi les propos de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, interrogée sur France 3 au sujet de l’infirmière Farida C., violemment interpellée lors de la manifestation des soignants à Paris et filmée en train de jeter des projectiles sur les forces de l’ordre. Une phrase de cette interview – « Je ne saurais pas expliquer à mes enfants s’il est normal ou pas de jeter des pierres sur les forces de l’ordre » – isolée, laissait entendre que Sibeth Ndiaye justifiait les violences à l’encontre des policiers. Alors même que l’intégralité de sa déclaration se positionnait en défense des forces de l’ordre. Les syndicats de police ont, pour la plupart, réagi sur la base de propos tronqués.
Le syndicat Alliance, fort de ses 13 500 abonnés sur Twitter, a notamment diffusé une vidéo faite maison mettant en exergue la phrase controversée et demandé la démission de la porte-parole, en tweetant : « Plutôt que de prendre la parole, elle devrait plutôt prendre la porte. »
(...) Le principe du devoir de réserve, dans cette profession, est exposé noir sur blanc dans les textes. L’article R434-29 du code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale dispose ainsi : « Le policier est tenu à l’obligation de neutralité. Il s’abstient, dans l’exercice de ses fonctions, de toute expression ou manifestation de ses convictions religieuses, politiques ou philosophiques. Lorsqu’il n’est pas en service, il s’exprime librement dans les limites imposées par le devoir de réserve et par la loyauté à l’égard des institutions de la République. »
En d’autres termes, lorsqu’il porte l’uniforme, le policier est tenu à une position neutre. Une fois revenu dans le civil, il peut manifester en tant que citoyen et, bien entendu, avoir ses propres opinions politiques.
En février 2017, un guide du ministère de la Défense expose le bon usage des réseaux sociaux à tous les militaires et civils du ministère et de leur entourage. Il y est rappelé : « Vous avez un devoir de réserve et de discrétion. Dès que vous faites état, directement ou indirectement, à travers les réseaux sociaux, de votre qualité de personnel de la défense (militaire comme civil), vous vous exprimez en tant que membre de l’institution. Vous êtes garant de son image. […] Il est indispensable de garder cette réflexion en tête : toute publication sur les réseaux sociaux peut porter atteinte à l’image du ministère et des armées. »
En théorie donc, fonctionnaires de police et militaires de la gendarmerie sont tenus à la plus stricte réserve ainsi qu’à une certaine discrétion. Ils sont invités à séparer leur expression publique de leurs réseaux privés.
Le cas des représentants du personnel
Mais la situation est différente pour les représentants du personnel. Le code de déontologie rappelle : « Dans les mêmes limites, les représentants du personnel bénéficient, dans le cadre de leur mandat, d’une plus grande liberté d’expression. »
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C’est loin d’être la première fois que la position des syndicats policiers sur les réseaux sociaux suscite des questionnements. En décembre 2019, par exemple, la plateforme pour la protection des journalistes du Conseil de l’Europe avait émis une alerte au sujet d’un tweet du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP). L’organisation réagissait alors à des menaces formulées contre des fonctionnaires de police et mettait en cause, nommément, cinq personnes, dont plusieurs journalistes. David Dufresne était qualifié d’« imposteur », Taha Bouhafs de « menteur » et Gaspard Glanz de « harceleur ». Ces personnes ciblées étaient, en conséquence, exposées à des risques de cyber-harcèlement.
Une pratique qui a toujours cours puisque ce jeudi en fin de journée, un nouveau tweet de Unité SGP Police ciblait explicitement, à nouveau, David Dufresne.
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Autre exemple : la position de certains syndicats sur l’affaire Adama. Un tweet de Synergie-Officiers, ce jeudi, revient sur ce dossier qui cristallise le combat contre les violences policières. Et de reprendre l’expression de « gang Traoré », utilisée par Marine Le Pen notamment – et visée par une plainte de la famille suite à ces propos. (...)
sur le terrain, deux écoles s’affrontent. Il y a d’un côté ceux qui se considèrent obligés par le devoir de réserve et ceux qui s’en affranchissent consciemment. (...)
Une définition plus floue laissée à interprétation. (...)
En tout état de cause, du point de vue de la recherche, on constate des largesses prises avec le devoir de réserve dans les syndicats. Christian Mouhanna, chargé de recherches au CNRS et spécialiste des sujets police et justice, estime qu’il y a « des abus depuis longtemps », voire « une dérive totale ».
Des pratiques qui s’expliquent en partie par une stratégie de « l’hyper-concurrence entre syndicats », poursuit Christian Mouhanna. « L’objectif est double : défendre l’institution quoi qu’il en soit face à l’extérieur, sans forcément prendre de distance. Et en interne, montrer qu’on est celui qui défendra le mieux les policiers. »
En résulte donc « une surenchère dans la radicalité, notamment pour les nouveaux venus. Il faut être le plus réactif possible, parfois au prix d’un discours assez caricatural. » Et le spécialiste d’ajouter : « Tout cela évolue, il me semble, vers le moins-disant intellectuel. »
Les syndicats Alliance, UNSA Police et SCPN, sollicités par CheckNews dans le cadre de cet article, n’ont pas donné suite. Le SICP a indiqué ne pas être en mesure d’apporter des informations sur le sujet.