Lien entre foi et écologie, effondrement, fin du capitalisme... Stéphane Lavignotte, militant écologiste devenu pasteur est l’invité des Grands entretiens de Reporterre.
Reporterre — Stéphane Lavignotte, vous croyez en Dieu. Ça veut dire quoi, « croire » ?
Je « crois », ça veut dire que je n’en suis pas sûr, que je doute, que je ressens des choses. Croire, ça commence par se poser devant un paysage, et être bouleversé par la grandeur, l’immensité, la profondeur, et se dire « il y a quelque chose plutôt que rien ». C’est une sensation d’émerveillement, mais aussi un sentiment intime (...)
en août 1997, le collectif des sans-papiers a occupé le temple des Batignolles. J’étais militant dans le collectif citoyen qui les accompagnait. Pour la première fois de ma vie, j’ai mis les pieds dans un temple. La communauté protestante a dit « Vous ne nous occupez pas, c’est nous qui vous accueillons. Parce que la seule chose sacrée, ce n’est pas ce bâtiment, c’est votre dignité ». Je me suis pris une baffe. Et ça a été le début d’un parcours qui m’a conduit à devenir pasteur. Je suis pasteur à la Mission populaire, un réseau de centres sociaux, où y a une dimension de travail social, d’engagement militant sur les questions internationales, sur les sans-papiers, dans les quartiers populaires. (...)
C’était en partie un manque du côté de l’écologie qui m’a fait aller vers la foi. Et puis il y a eu deux autres choses. D’abord, une manière de penser plus profondément les questions d’écologie en allant chercher des responsabilités de la crise écologique du côté de la religion, mais aussi découvrir qu’il y avait depuis très longtemps, sans doute depuis le début du christianisme, des gens qui cherchaient un autre rapport à la nature que celui, prédateur, de la société actuelle.
Ensuite, c’est le militantisme écolo. Il était coincé au niveau du cerveau et des bras, c’est-à-dire du programme et de l’action. Il manquait la dimension de sensibilité, et sans doute l’apprentissage de ce truc bizarre qu’est la prière, que je pratique de façon un peu hérétique : essayer d’entrer en contact avec des dimensions autres que celles visibles et matérielles. (...)
À la Maison ouverte, un des lieux de la Mission populaire, on fait des marches méditatives : on part en silence, juste en écoutant les bruits de la ville. (...)
Oui, il y a des proximités avec la méditation, une tradition que nous a ramenée d’une certaine manière l’écologie, en partie à travers sa rencontre avec le bouddhisme. (...)
Dans votre livre, vous citez Walter Benjamin qui écrivait que le christianisme s’est converti au capitalisme. Que voulait-il dire ?
Que le capitalisme est un parasite de la religion chrétienne. Il a profité de certains aspects de la religion chrétienne, par exemple du fait que le protestantisme et une partie du catholicisme ont développé une ascèse de l’économie. Mais en même temps, on a développé une éthique du travail. Dieu veut que ma vocation, ce qu’il me donne, c’est de le rendre plus beau. Et ça passe malheureusement par une éthique du travail. Donc économiser d’un côté et travailler de l’autre, ça donne le début du capitalisme. Pour Benjamin, le capitalisme est un culte sans temps mort, un culte à la productivité et au profit.
Une idée forte de votre livre, est que des « théologèmes » sont au soubassement de certaines de nos visions du monde. Alors qu’on croit être laïc, détaché de la religion, il y a en fait plein d’idées qui sont venues de la religion et qui continuent à marquer notre territoire mental.
Oui, complètement. L’exemple le plus facile à comprendre, c’est notre rapport au temps, qui joue d’ailleurs un rôle dans la crise écologique. L’Antiquité avait plutôt un temps circulaire, assez immuable, puis le christianisme a amené le paradis, la fin des temps, un royaume de justice et de paix. C’est devenu une flèche du temps, qui nous mène d’une vie difficile aujourd’hui, à demain, qui sera positif. On le voit aussi dans le marxisme, il y aura le Grand Soir, la Révolution et on aura une société de justice, de paix — qui ressemble beaucoup au royaume chrétien ou juif. (...)
« Apocalypse », en grec, veut dire dévoilement. L’écologie est le moment où l’on dévoile une vérité, on pose la question du sens profond du moment que nous vivons. Faut-il continuer la production, la consommation, le CO2, l’exploitation des pays du Sud, les guerres ? Ou bifurquer vers un autre rapport à moi et aux autres êtres vivants ? (...)
« On ne sauvera pas la planète sans faire tomber le capitalisme. »
Validez-vous l’idée de l’effondrement ?
Je crois plus à l’implosion qu’à l’effondrement. J’ai peur que le système capitaliste soit capable de s’adapter à énormément de choses. J’ai peur que le système ne s’effondre pas, c’est-à-dire qu’il réagisse par de l’autorité, par de la violence. Nous allons peut-être nous effondrer, la biodiversité s’effondre, il y a beaucoup de migrants dans des situations très difficiles, mais le système, lui, risque de ne pas s’effondrer.
Alors, que faire ?
On ne sauvera pas la planète sans faire tomber le capitalisme. Et en même temps, on n’a pas le rapport de force pour le faire tomber. C’est une équation insoluble. (...)
N’ayons pas les yeux fascinés par les catastrophes, regardons les alternatives et ce qui naît. Il faut chercher à abattre le capitalisme par l’engagement politique, et puis changer les modes de vie, avec les paniers bio, les Amap, le vélo, etc. avec l’engagement associatif, l’expérimentation. Et puis l’éducation des enfants, leur donner les bonnes valeurs, est aussi important. (...)
il faut reprendre, rouvrir le dossier de l’animisme. Les chrétiens détestent l’animisme alors qu’ils ont une tradition animiste. L’animisme, ce n’est pas le panthéisme — l’idée que Dieu serait partout, dans les arbres, les pierres, les animaux. L’animisme, c’est l’idée qu’il y a un anima, un esprit commun partagé par tous. Descola l’explique bien, il y a une discontinuité de l’extériorité physique, une coquille Saint-Jacques n’est pas un humain ou un éléphant, mais en revanche, il y a un esprit — est-ce qu’on l’appelle âme ? Esprit ? Psyché ? —, mais c’est le même. (...)
L’animisme est intéressant en ce qu’il nous pose la question de l’extériorité : elle est différente, mais nous partageons des choses. C’est l’idée conviviale : nous avons le même écosystème et peut-être une psyché en commun. Il faut arriver à vivre ensemble et à négocier avec les autres êtres vivants.