La Turquie est aujourd’hui la première prison au monde de journalistes. Ils sont 160 à être emprisonnés tandis que près de 3000 ont perdu leur emploi depuis un an. Au nom de Mediapart, je participe à la campagne de solidarité organisée par la Scam, RSF, le Prix Albert-Londres et le collectif Informer n’est pas un délit, en parrainant le journaliste d’investigation Tunca Ögreten du journal en ligne Diken.
Tunca Ögreten est en prison depuis le 25 décembre 2016. Emprisonné depuis bientôt une année, il a épousé sa fiancée, le 1er mars, à la prison de Silivri à Istanbul, afin d’avoir le droit de la voir une heure tous les deux mois. « Que ce soit en captivité ou libre, dans une démocratie ou une autocratie, acceptes-tu d’être ma femme ? » a-t-il demandé à Mine lors des huit minutes qui leur ont été accordées pour se marier. L’administration pénitentiaire fait payer à Tunca Ögreten et à ses codétenus la facture d’électricité de leur cellule.
Son procès a commencé le 24 octobre à Istanbul (notre correspondant Nicolas Cheviron en a rendu compte ici). Cet ancien rédacteur en chef du site d’information Diken est jugé en compagnie de cinq autres confrères, dont deux sont aussi emprisonnés, Mahir Kanaat (du journal BirGün) et Ömer Çelik (de l’agence de presse DIHA). Tous sont accusés de liens avec des organisations terroristes alors qu’ils n’ont fait que leur travail de journalistes, au service du droit de savoir des citoyens turcs.
Leur véritable « crime » est en effet d’avoir publié des informations sur la corruption au cœur du pouvoir turc, précisément dans l’entourage du président Recep Tayyip Erdogan. C’est l’affaire de la « Berat Box » : grâce à des correspondances électroniques de Berat Albayrak, ministre de l’énergie et gendre du président Erdogan, anonymement diffusées via Internet, nos confrères ont révélé un immense scandale d’intérêt public, une sorte de conflit d’intérêt maximal. Tout en étant ministre de l’énergie, Berat Albayrak serait en effet le dirigeant de fait, caché par des sociétés écrans établies à Singapour et aux îles Vierges, de la société Powertrans, la seule compagnie à avoir obtenu du gouvernement turc l’autorisation de transporter du pétrole du Kurdistan irakien vers les terminaux du sud de la Turquie.
Or il se trouve que Mediapart a aussi publié ces informations (lire ici notre enquête du 21 mai dernier), en les complétant par d’autres révélations obtenues dans le cadre de notre enquête sur les Malta Files, celles-ci sur la fortune offshore du premier ministre turc (lire là notre enquête du 24 mai). Au-delà de l’évidence solidarité de principe contre la criminalisation du journalisme, nous pourrions donc tout aussi bien être aux côtés de nos confrères derrière les barreaux des prisons et sur les bancs des tribunaux turcs. (...)
Une conférence de presse s’est tenue à Paris, vendredi 10 novembre (lire ici), où chaque marraine ou parrain d’un journaliste turc emprisonné tenait une pancarte avec son nom, masquant le bas de nos visages, façon de dire : ce pourrait être moi car ils n’ont fait que leur métier et nous faisons le même. (...)
Aujourd’hui, en Turquie, la liberté d’informer n’existe tout simplement plus. Hormis quelques journaux indépendants qui paraissent toujours, comme les quotidiens Cumhuriyet ou Birgün, et des sites Internet qui résistent, tels Bianet et T24, les médias ont calqué leur ligne éditoriale sur les faits et gestes de Recep Tayyip Erdođan, le chef de l’État. La reprise en main des médias ne laisse personne à l’abri. La répression atteint même les journalistes étrangers. (...)
RSF a lancé une pétition demandant la libération des journalistes turcs et l’abandon des poursuites. N’hésitez pas àsigner cette pétition (ici). Et n’hésitez pas non plus à relayer ce billet sur les réseaux sociaux avec le hashtag #LiberezLesTous.