Taxer l’essence. Limiter la vitesse sur les routes. Inciter à l’achat de véhicules moins polluants. Autant de politiques qui cherchent à diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. Mais insuffisantes jusqu’ici.
« Ces mesures n’agissent que sur de petites quantités d’émissions, remarque Mathilde Szuba, politiste et enseignante à Sciences Po Lille. En espérant que cela suffira. Elles ne cherchent pas à faire en sorte que notre économie ne dépasse pas les limites de la planète. » Depuis quinze ans, la chercheuse travaille donc sur un autre type de mesures : le rationnement de l’énergie, nommé carte ou compte carbone.
L’idée est simple : commencer par fixer la limite écologique à ne pas dépasser, c’est-à-dire la quantité maximum de CO2 pouvant être émise chaque année. Puis, la répartir à égalité entre les habitants. À chaque achat d’énergie, vous seriez débité du prix, mais aussi de la quantité de CO2 correspondante. « On ne pourra pas dépasser l’enveloppe initiale », insiste Mathilde Szuba. L’enveloppe totale — et donc la quantité attribuée à chaque personne — diminuerait chaque année. « Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, cela suppose de réduire de 7 % chaque année les émissions de gaz à effet de serre. C’est beaucoup, c’est l’équivalent de la réduction due au Covid-19 en 2020 », souligne-t-elle.
C’est au Royaume-Uni que la chercheuse a rencontré pour la première fois cette proposition. (...)
La crise de 2008 et la défaite des travaillistes ont enterré la mesure. Ce périmètre lui semble toutefois encore adapté aujourd’hui. Nourriture et objets ne seraient donc pas inclus. « Calculer l’énergie grise contenue dans une paire de chaussures est compliqué, incertain. Or, pour être acceptée par les citoyens, une mesure contraignante doit s’appuyer sur des données extrêmement fiables. » (...)
Réduire les inégalités...
Cette politique aurait l’avantage de lutter contre les inégalités, estime la chercheuse : « Plus on est riche, plus on émet de CO2. Une politique qui plafonne nos émissions touchera les riches en premier et les plus pauvres à la fin. » Les premières années, la quantité de CO2 attribuée à chaque personne serait d’ailleurs supérieure à la consommation des plus pauvres. (...)
La carte carbone n’aurait donc pas les inconvénients de la taxe carbone. Cette dernière, en augmentant petit à petit les taxes sur les carburants, vise à nous décourager d’en acheter. Le mouvement des Gilets jaunes a bloqué la hausse prévue fin 2018. L’augmentation du prix des carburants s’est révélée insoutenable pour les classes populaires. (...)
Par ailleurs, « augmenter le prix des carburants fait baisser la consommation, mais pas tant que cela ». Pour Mathilde Szuba, il est désormais trop tard pour se contenter d’une taxe carbone : « Il faut réduire d’environ 80 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. On ne peut pas y parvenir juste en rendant l’essence un peu plus chère. » (...)
… et les libertés ?
À première vue, l’idée peut susciter des réticences. Introduire une telle contrainte dans la vie des citoyens, n’est-ce pas liberticide ? « Limiter la possibilité de prendre l’avion ne veut pas dire limiter la liberté de circulation, dit Mme Szuba. Dans notre société, on accepte déjà au nom du bien commun des restrictions à notre liberté très importantes, comme le Code de la route ou l’instruction obligatoire jusqu’à 16 ans. » Les risques engendrés par le changement climatique ne nous donnent d’ailleurs pas vraiment le choix : il faut réduire nos émissions.
« La question à se poser est donc : de quelle manière préfère-t-on s’y prendre ? Il y a eu des focus groups au Royaume-Uni, quelques-uns en France : on leur a présenté le système de taxe carbone ou de quotas carbone. Le résultat était que les familles aisées préfèrent les taxes et les autres préfèrent les quotas. » (...)
Faire accepter une telle mesure ne serait donc pas impossible, estime-t-elle. (...)
Avancées timides à l’Assemblée
L’idée se diffuse encore timidement. L’ex-ministre de l’Environnement écolo Yves Cochet la défend. L’économiste des inégalités Thomas Piketty a pris position en faveur de la carte carbone, ainsi que son collègue Lucas Chancel. La traduction la plus concrète pour l’instant en a été la proposition de loi faite par les députés Delphine Batho et François Ruffin. Déposée en juin 2020, elle visait à « instaurer un quota carbone individuel pour limiter l’usage de l’avion » (...)
Quant à l’Association pour l’emploi sans carbone, elle propose carrément d’étendre les quotas carbone à l’ensemble de notre consommation. (...)
le système ne nous dit pas comment consommer. Dans la limite fixée, « nous sommes libres de faire nos choix ». Ne pas manger de viande, mais prendre l’avion, par exemple.
Le mouvement compte carbone discute aussi avec Delphine Batho. Au sein du parti de celle-ci, Génération Écologie, un petit groupe travaille à « une proposition solide », explique la députée. (...)
« Ce qui me gêne, c’est que l’on agit sur les consommations individuelles, renchérit Vincent Gay, membre du comité scientifique d’Attac. Cela propose une réorganisation de la consommation, mais ce qu’il faudrait, c’est une réorganisation des modes de production : de quoi a-t-on vraiment besoin, et comment le produit-on ? » Il s’interroge aussi sur la nécessité, dans un tel système, de stocker de nombreuses données sur les habitudes de consommation de chaque individu. « Il y a un risque de captation des données personnelles. » Du côté de Greenpeace, le porte-parole climat, Clément Sénéchal, n’est pas plus enthousiaste. « Pour nous, il faut d’abord s’attaquer aux structures sociales du carbone : les multinationales, les majors de l’énergie, les fonds qui investissent dans les énergies fossiles, etc. »
Une vision contestée par Mathilde Szuba : « Un système de quotas est une intervention forte de l’État dans l’économie, dans la plus pure tradition antilibérale. C’est beaucoup plus révolutionnaire que de juste agir sur les consommations individuelles. TotalEnergies et les distributeurs d’énergies fossiles seraient les premiers à souffrir d’une telle mesure ! » Par ailleurs, « les taxes carbone sur les carburants reposent complètement sur les individus, mais ne reçoivent quasiment jamais cette critique », ajoute-t-elle.
Reste que les contours de la carte carbone peuvent être ajustés en fonction des objectifs politiques. Dans une tribune, Vincent Delhomme, membre du groupe de réflexion ultralibéral GenerationLibre, défendait la mesure comme « un système universel qui respecte les choix de chacun ». L’idée de marché de quotas séduit. « Certains nous disent qu’il faudrait confier le système aux banques, confie Armel Prieur. Évidemment, on freine des quatre fers. »
Mathilde Szuba confirme qu’elle défend l’idée « au nom du climat, mais aussi de valeurs de justice et de solidarité. » Delphine Batho, elle, peaufine sa version de la carte carbone sans se presser : « Avancer une bonne idée qui n’est pas encore aboutie, cela peut la flinguer. »