Éric Zemmour joue le rôle classique du troisième homme attendu à chaque campagne depuis 1965. À la différence près qu’il arme son idéologie d’un bidon d’essence et d’un briquet prêts à embraser la société.
(...) Éric Zemmour a mesuré le vecteur de la violence numérique et de Twitter. Il facilite, par ses codes faits de clashs et de polémiques exemptes de retenue, son irruption dans le monde réel. Il fait éclater au grand jour la violence de moins en moins latente de la société française.
Éric Zemmour s’est livré à un révisionnisme surréaliste relatif à la politique du régime de Vichy à l’égard des Juifs. Non, Pétain n’a jamais protégé les Juifs ni étrangers, évidemment, ni même français, mais Pétain revisité par le candidat d’extrême droite vient de façon posthume nourrir l’idée d’une France exempte de reproches, qui a pratiqué un supposé distinguo entre Juifs français et Juifs étrangers.
Une absurdité historique qui ne l’empêche nullement de se réclamer du général de Gaulle et du Rassemblement pour la République (RPR), le mouvement néo-gaulliste fondé par Jacques Chirac avec les talents d’organisateur de Charles Pasqua, ancien résistant et peu amène de longue date sur le cas politique ou clinique Zemmour.
Un réactionnaire maître des nouveaux codes de communication
Éric Zemmour prétend détester les codes médiatiques de l’époque. Il les connaît néanmoins très bien et en use sans retenue aucune. (...)
Si l’on parle de « combat culturel » s’agissant d’Éric Zemmour, c’est dans le dynamitage consciencieux de tout ce qui peut faire encore l’objet d’un relatif consensus : le traitement humain des migrants est ainsi délibérément expédié dans un cul-de-basse-fosse politique par le candidat qui assume s’en désintéresser totalement. Peu importe s’ils se noient, meurent de faim ou déambulent d’un abri à l’autre. Les exemples sont nombreux. (...)
Après avoir mis un terme à cinq ans de collaboration avec le polémiste, la production d’« On n’est pas couché » l’a invité dans l’émission diffusée sur France 2 pour faire la promotion de l’un de ses livres. (...)
Au contraire de Marine Le Pen et des anciens mégrétistes qui l’entourent, qui connaissent le coût social de l’engagement au FN, Éric Zemmour vient de la presse la plus respectable, a été choyé des années durant par le service public audiovisuel et été chroniqueur sur les ondes de RTL. Auteur à succès, il a été édité par l’une des plus grandes maisons d’édition du pays. Son parcours fait de lui un insider et la psychologisation de ses ambitions ne saurait effacer un froid et habile calcul politique déterminé il y a longtemps, sans probablement avoir les moyens de ses buts. (...)
À l’image de Thilo Sarrazin en Allemagne, ou de Giulio Tremonti, le ministre de l’Économie de Berlusconi qui donna une armature et une légitimité intellectuelles davantage à la Lega qu’au président du Conseil italien, il vient du cœur du système médiatique le plus lié aux politiques et délivre une parole transgressive.
En Autriche, le leader du Parti libéral autrichien (FPÖ), Jörg Haider fut surnommé le « Grenzgänger », celui qui franchit les limites. Le côté sportif en moins, Éric Zemmour fonde, comme Haider, son action sur le terreau de la crise existentielle d’une nation éminemment politique. Comme Haider, il jongle avec deux conceptions de la nation : il use et abuse de l’exhalation des frustrations nées de la crise de la nation civique et politique pour lui injecter un substitut, celui de la nation ethnique. (...)
Il est évident que les semaines passées à commenter les déclarations comme les déplacements du candidat Zemmour, à retransmettre ses interventions, à l’interviewer, à réagir à ses tweets auront imprégné le débat public. (...)
Éric Zemmour est le grossiste d’idées correspondant à la peur du déclin. Il appartient à une famille politique qui, comme le dit Nicolas Lebourg, n’a pas de programme, mais une vision du monde. Or, Éric Zemmour est parvenu à diffuser à grande échelle, en se construisant un personnage ultra-médiatique aux prétentions intellectuelles susceptibles de séduire « l’esprit français », éternellement conquit par ceux perçus comme des « intellectuels » ou tout simplement des « écrivains ».
Faire naître les années de plomb : objectif Zemmour
Zemmour a un but : que son peuple à lui se lève et que la tempête se déchaîne. (...)
Ce qui est évident, concernant Éric Zemmour, c’est que les périphrases qu’il emploie sont à l’évidence des absolutions en direction de ses supporters dont les passages à l’acte sont un de ses instruments de campagne. Notons que la France n’a pas connu les années de plomb à l’italienne, ni tout ce qui en a résulté. Ces années de plomb ont contribué à instaurer un climat néfaste pour les idées de gauche et à les écarter du pouvoir (après l’échec du « compromis historique »). Les articles relatifs aux bonnes relations d’Éric Zemmour avec certains milieux d’affaires laissent entendre que ces cercles ont une inclinaison plutôt avérée pour la stratégie de la tension.
Les sports de combat sont un combat culturel
Les incidents en marge de la campagne d’Éric Zemmour sont extrêmement nombreux. Ils démontrent qu’il était illusoire de penser que le déferlement de violence sur les réseaux sociaux –en particulier Twitter– ne passerait pas allègrement du online au off-line. (...)
Omniprésent dans les médias, menant une campagne idéologiquement déterminée, assumée verbalement et maintenant une ambiguïté quant à la traduction physique que certains de ses supporters en font, le zemmourisme, issu de la campagne d’Éric Zemmour, risque de répandre ses effets bien au-delà de la présidentielle. (...)