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Quand les artistes libèrent la parole des employés et des ouvriers
Article mis en ligne le 1er juin 2015
dernière modification le 27 mai 2015

Etouffé par le management par les chiffres, méconnu des politiques, le travail « réel » se produit sur scène. Grâce à quelques compagnies théâtrales dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Seine-Saint-Denis, des employés, ouvriers et cadres peuvent s’exprimer librement sur leur métier, le sens qu’ils donnent à leur travail, les contraintes que fait peser le management par objectifs, les plans de restructuration et les luttes sociales. Bref, pouvoir parler de leur vie et de leur ressenti sans qu’on leur renvoie un taux de chômage ou de croissance, ou une convocation préalable à licenciement.

« Ce n’est pas parce que l’on a un plan social que l’on n’a rien à dire », proclame un écriteau tenu avec dignité par un homme face à la caméra. La scène figure dans le spectacle Qui redoute la parole ? présenté à Roubaix le 14 mars dernier. La soirée mêle témoignages filmés et spectacle vivant. Avec en vedette les salariés de l’enseigne de vente par correspondance d’habillements et de linges. Elle montre que les salariés de La Redoute, entreprise chargée d’histoire – elle a été créée en 1837 – mais en perpétuelle « restructuration » depuis plusieurs années – 1178 postes doivent être supprimés d’ici 2017 – ont, en effet, des choses à raconter [1].

La compagnie HVDZ, implantée dans le Pas-de-Calais, et le Centre dramatique national itinérant, Les Tréteaux de France, ont interrogé ces employés dans le cadre d’une recherche artistique sur la culture ouvrière et le travail. Leurs témoignages vont servir de matière première au spectacle [2]. « La Redoute est emblématique du monde chaotique dans lequel nous sommes. Raconter ce qui s’y passe peut permettre aux spectateurs de mieux comprendre comment nous vivons aujourd’hui », estime Guy Alloucherie, de la compagnie HVDZ.

D’autres artistes mettent en lumière le point de vue de travailleurs ordinaires, souvent disqualifiés dans les grands médias, par les commentaires sur la nécessaire modernisation, quand il n’est pas tout simplement inaudible. On entend peu, par exemple, les employés de centres d’appel téléphonique (environ 50 000 en France). Jean-Charles Massera les a rencontrés pour écrire le spectacle et le film Call me Dominik, produits par l’association Travail et Culture. L’écrivain, qui est également artiste, explore habituellement la langue de bois de la communication et du markéting – « la langue de l’ennemi » – pour mieux la démonter [3].

« Notre mode de vie a un prix : le coût de la vie des autres » (...)

Une autre compagnie théâtrale, Naje, installée en Île-de-France, montre elle aussi les mécanismes sociaux à l’œuvre dans le monde du travail. Son théâtre, assurément militant, s’appuie sur la méthode du Théâtre de l’Opprimé. En partant d’histoires authentiques qui apportent « une multiplicité de regards sur la réalité », elle écrit un spectacle qui nourrira une réflexion menée ensuite avec les spectateurs. Le Chantier, présenté les 5 et 6 juin à Montreuil-sous-Bois, a été conçu à partir de récits vécus ou entendus par les comédiens et les soixante citoyens et citoyennes qui vont jouer avec eux sur scène. Il traite des injustices dans le milieu du travail, du sentiment d’impuissance mais aussi des possibilités de créer des solidarités pour en sortir.

« Prendre la parole parce qu’il étaient fiers de ce qu’ils sont » (...)

« Est-ce qu’on va être capables de se défendre ? »

Les artistes mettent en scène ces paroles brutes et éclairent ce qui est dit plus que les individus eux-mêmes. Ils soulignent ainsi la dimension sociale des récits personnels. Pour préserver l’anonymat des personnes interviewées, Jean-Charles Massera choisit, dans son « documentaire de création », de filmer leur corps sans cadrer leur visage. Cela fait résonner plus fort les mots des employés. (...)

La compagnie Naje, dont le nom est l’acronyme de « Nous n’abandonnerons jamais espoir », joue la plupart du temps devant un public directement concerné par ce qui est représenté sur scène. Elle tend un miroir où chacun peut reconnaître sa propre expérience avant de réfléchir ensemble à des solutions. (...)