L’assassinat d’un indigéniste et d’un journaliste dans une terre indigène au Brésil nous rappelle la nécessité de protéger les défenseurs de l’Amazonie, insiste l’auteur de cette tribune. Y compris contre le président Jair Bolsonaro.
« Comment sauver l’Amazonie ? » allait être le titre du prochain livre du journaliste britannique Dom Phillips, assassiné début juin avec le défenseur des indigènes brésiliens Bruno Araújo Pereira, dans le nord-ouest de l’Amazonie brésilienne. Au vu de cette bien triste nouvelle, j’ajouterai une autre question : comment pouvons-nous protéger les gardiens de l’Amazonie — les peuples indigènes [1], et celles et ceux qui les défendent, les indigénistes ? (...)
C’est une question qui n’en finit pas de se poser. En 1988, trois ans après la fin de la dictature militaire brésilienne, et sous la pression de leaders indigènes et indigénistes, la nouvelle Constitution fédérale brésilienne reconnaissait pourtant aux peuples indigènes le droit inaliénable de vivre sur leurs terres ancestrales, et de jouir de l’usufruit de toutes les ressources du sol. Le statut juridique de « terre indigène » était créé. (...)
En protégeant aujourd’hui les 676 178 indigènes brésiliens, appartenant à 262 peuples, il crée un rempart légal pour veiller sur la biodiversité amazonienne. Toute exploitation économique des ressources du sol de ces territoires devenait interdite. Seul un permis délivré par la Fondation nationale de l’Indien (Funai), institution publique chargée de faire appliquer la politique indigéniste brésilienne, permettait dorénavant aux non-indigènes d’y entrer. Ce dispositif a permis de limiter la déforestation : entre 2000 et 2014, le taux de déforestation a été inférieur dans les terres indigènes (moins de 2 %) que dans le reste de l’Amazonie (en moyenne, 19 %) (...)
Bruno Pereira coordonnait la Funai régionale de la Vallée du Javari quand je l’ai rencontré. Il adorait être dans la forêt avec les indigènes et chanter avec eux. Il parlait quatre de leurs langues et ne se lassait pas de ces traversées en pirogue, au cœur de la forêt, qui durent des heures. (...)
Bruno Pereira coordonnait la Funai régionale de la Vallée du Javari quand je l’ai rencontré. Il adorait être dans la forêt avec les indigènes et chanter avec eux. Il parlait quatre de leurs langues et ne se lassait pas de ces traversées en pirogue, au cœur de la forêt, qui durent des heures. (...)
Bolsonaro anti-indigènes
Au pouvoir depuis janvier 2019, ce gouvernement anti-indigènes peut compter sur le soutien des députés et sénateurs du Front parlementaire de l’agriculture et de l’élevage (FPA), dont la plupart sont de grands propriétaires terriens qui légifèrent… pour eux-mêmes. Ensemble, ils n’ont qu’un objectif : étendre les surfaces de l’agro-industrie, ce qui passe notamment par l’exploitation des ressources naturelles en terre indigène. Entre 2011 et 2018, quarante-trois projets de loi ont été portés au Congrès pour démanteler les droits collectifs des peuples qui y vivent, et notamment transférer au Congrès national la prérogative de démarcation des terres indigènes [3].
Car ces parlementaires « ruralistes » et le gouvernement Bolsonaro font tout ce qui est en leur pouvoir pour déjouer l’obligation faite par la Constitution de 1988 de délimiter les terres indigènes – ils voudraient que cela devienne une simple possibilité. La Constitution stipule que cette obligation devait être menée à bien dans un délai de cinq ans, or, en 2022, seules 728 terres indigènes, qui représentent environ 13 % du territoire brésilien, ont été reconnues et circonscrites. (...)
Par ailleurs, le gouvernement Bolsonaro a réduit le budget de la Funai dédié à la surveillance des frontières des terres indigènes (...)
Les invasions en terres indigènes ont donc augmenté, tout comme les violences, y compris par armes à feu, à l’égard des gardiens de ces territoires, qu’ils soient indigènes ou indigénistes, et même fonctionnaires de la Funai [5].
La terre indigène Vallée du Javari, deuxième plus vaste réserve indigène du Brésil où ont été retrouvés, enterrés, les restes de Bruno Araújo Pereira et de Dom Phillips, subit elle aussi des menaces très concrètes : des pêcheurs, chasseurs, bûcherons et orpailleurs clandestins exploitent illégalement ses ressources et se lient de plus en plus aux narcotrafiquants, qui utilisent les mêmes voies de passage pour leur commerce. (...)
Ce sont précisément contre ces invasions que luttait mon ami et ex-collègue Bruno Pereira. Après son licenciement, en 2019, il avait monté sa propre structure et revenait ponctuellement dans la Vallée du Javari pour former les indigènes aux techniques de surveillance, à la lecture de cartes, à l’usage de GPS et de drones... (...)