
“Installée sur la jetée des Pâquis, face au Jet d’eau, la sculpture de Davide Dormino AnythingToSay ? représentant les lanceurs d’alerte Edward Snowden, Chelsea Manning ainsi que Julian Assange sera officiellement inaugurée le samedi 5 juin 2021 à Genève. Nombre d’éminents invités prendront part à l’inauguration. L’association des usagers des Bains des Pâquis, initiatrice et organisatrice de l’événement, présentera également une exposition sur les lanceurs d’alerte et animera un débat à 18h. “
Le texte que nous publions est l’allocution prévue à cette occasion par Yasmine Motarjemi, co-lauréate du Prix GUE/NGL de la liberté de l’information (2019).
Mesdames et messieurs,
Un jour, j’ai demandé à mon petit-fils, que ferais-tu si tu voyais un enfant agresser ta sœur ? Il m’a répondu : “Et si je ne voyais pas” ? Une réponse qui m’a laissée perplexe. La question invite à réfléchir. Voir ou ne pas voir ? Telle est la question.
En l’état actuel de nos lois et du système gardien de nos droits, dans les deux cas, les citoyens consciencieux pourraient être impliqués. J’ai eu le malheur de voir et d’agir dans l’intérêt de la société. Depuis, ma vie a été brisée.
L’histoire des lanceurs d’alerte persécutés et de certains journalistes, à l’instar de Julian Assange ou Daphné Caruana Galizia, pourrait vous paraître une tragédie personnelle. Mais, leur histoire s’inscrit dans le cadre de la sauvegarde de l’intérêt général et est étroitement liée aux valeurs de la société. Dès lors, il ne s’agit plus seulement de leur vie, mais de vous, les citoyens, et de vos intérêts : votre santé, votre sécurité, vos droits et vos valeurs.
Votre soutien à la protection des lanceurs d’alerte et à leur revendication de justice, n’est pas seulement un geste envers des individus stigmatisés. C’est un geste pour la collectivité, pour protéger vos droits : (...)
Les lanceurs d’alerte ont fait le choix de voir, de vous informer, et certains même de se battre pour vous. Ils l’ont fait en payant un prix très cher, en sacrifiant leur vie et le bien-être de leur famille. Mais, plus que le récit de l’effondrement de leur vie, leur histoire questionne les principes de la société dans laquelle nous voulons vivre. Notre tolérance au mensonge, à la corruption, à la violence, à l’injustice, à l’impunité que nous accordons aux pouvoirs pernicieux et les risques que nous acceptons pour nous-même, pour notre famille ou pour notre monde.
Nous vivons un moment historique. Nous connaissons une crise sanitaire sans précédent dans l’histoire récente de notre planète. Nous avons fait de nombreux sacrifices, en solidarité avec les personnes vulnérables et nos personnels de santé. Nous sommes assaillis par un grand nombre de problèmes sociaux et urgents, un tsunami sanitaire, social et économique.
Mais, rappelez-vous que cette crise est, à l’origine, l’histoire de deux lanceurs d’alerte chinois. Celle des Drs Li Wenliang et Ai fen, qui au lieu d’être écoutés, ont été harcelés par un Etat puissant dont le manque de transparence a choqué le monde et provoqué un bouleversement . Alors, quelle leçon tirer de cette crise et de ces sacrifices pour l’avenir, pour nos enfants, pour notre planète ? Dans le monde après COVID, allons-nous retourner aux mêmes pratiques, celles qui nous ont, en premier lieu, mené à ce désastre ? Persécuter les lanceurs d’alerte et ignorer leurs messages ?
La COVID, aussi grave qu’elle soit, n’est que la petite histoire. Notre mode de fonctionnement allant de notre tolérance pour la violence physique ou psychique à la gestion des risques sanitaires, environnementaux, et les injustices sont sources de divers problèmes de santé publique.
Notre monde est en danger. (...)
Certes, nous sommes un peuple avec les meilleures intentions, mais, c’est juste là notre faiblesse, car comme dirait le politicien Irlandais, Edmund Burke (1729-1797) “pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien.”
Mon histoire personnelle en est une preuve. Celle d’une personne qui voulait juste faire son travail dans un domaine aussi important que l’alimentation et la santé, au sein d’une entreprise multinationale connue pour son business d’excellence. Néanmoins, j’ai fait l’expérience des monstruosités au sein de sa direction : le mensonge, les menaces, la trahison, la tricherie, l’abus de pouvoir, l’agression psychique ainsi que la négligence dans la gestion des risques. On a détruit ma crédibilité et ma réputation, l’œuvre d’années de travail et on m’a privée de mon avenir professionnel. On m’a volé des années de vie et on a saccagé les économies de toute une vie. Cela sans la moindre conséquence pour les auteurs. Ils ont été félicités, récompensés. Certains ont même été promus dans la hiérarchie professionnelle et sociale.
Mais, de nouveau, il ne s’agit pas que de moi et de ce que j’ai enduré. Si je vous rapporte les agressions qu’on m’a fait subir, ce n’est pas pour me lamenter sur mon sort. De même, si je ramasse une peau de banane, ce n’est pas pour faire de la gymnastique. C’est pour vous informer sur le fonctionnement de notre système de gestion de risques. Ce que vous risquez, vous alerter des crimes invisibles qui vous guettent et se perpétuent sous l’image d’une société d’excellence.
Ce qui est en jeu c’est la gestion des risques, la réaction de la firme aux reproches qui lui ont été faits, celle des autorités réglementaires et le silence qu’on m’a imposé.
Car pour les lanceurs d’alerte ce qui importe ce sont les leçons qu’on tire de leurs expériences et les corrections qu on apporte au système. (...)
Pouvez-vous imaginer qu’il m’a fallu tant de peine et plus de 10 ans, pour démontrer et rapporter ce type de défaillance dans la gouvernance sans obtenir justice ? Alors, combien d’autres crimes de cette sorte peuvent se passer en silence, sans jamais voir le jour ! C’est la menace qui pèse sur notre société.
Aujourd’hui, pour museler des témoins gênants, des crimes impliquant des tortures physiques et des assassinats se passent à travers le monde. L’assassinat de Daphné Caruana Galizia à Malte, ou d’autres journalistes, en est un exemple parmi tant d’autres. Mais, dans les milieux plus sophistiqués, on a recours à la violence psychique : exclusion, isolement, humiliation, discrédit, diffamation et d’autres actes de harcèlement. C’est ce qu’endure une proportion de nos employés, les plus honnêtes et consciencieux. (...)
Je me bats depuis de nombreuses années pour certaines causes. Pour le droit d’informer sur les vérités qui touchent à l’intérêt général. Pour le droit des citoyens de savoir afin de mieux se protéger et choisir en connaissance de cause. Pour le droit d’exercer sa profession de manière éthique et responsable sans être harcelé. Pour le droit à la justice et à la santé. Et pour le droit de faire respecter nos droits.
Mais ne vous trompez pas, mes soucis ne concernent pas seulement la situation suisse. Une question se pose : si dans un des pays les plus démocratiques et prospères au monde, un modèle pour la civilisation contemporaine, l’état de droit n’est pas respecté quel espoir pour les pays où règnent la tyrannie et le chaos ?
Alors, notre responsabilité est grande et nos faiblesses encore plus graves. (...)
Nous devons questionner notre système. Un changement de paradigme est nécessaire. La protection des lanceurs d’alerte, le respect de nos valeurs morales, devraient être les éléments intégrants d’un nouveau système de gouvernance. (...)