Quand j’étais gosse, à la fin d’un repas convivial, les hommes sortaient de table pour fumer ou discuter de choses sérieuses pendant qu’ils laissaient les femmes sur place pour parler chiffons. De manière plus prosaïque, cela signifiait qu’ils plantaient les gonzesses avec les gosses qui courent partout, la nappe tachée, les assiettes dégueulasses et remplies de bouts de gras agglomérés, de boulettes de pain malaxées, de sauces figées et de croutes de fromages à moitié rognées, qu’ils allaient se détendre, roter et péter plus loin, tout en fumant comme des sapeurs et en dégoisant sans fin sur les mérites comparés de leurs bagnoles, de leurs maitresses et de leur chasse à la promotion sociale.
En plus clair encore, cette petite expression de parler chiffons marquait surtout une stricte et implacable hiérarchie des genres, séparant ce qui était important — le bien-être des hommes — de ce qui était futile : le labeur permanent, obligatoire et invisible des femmes. Mais surtout, au-delà de l’assignation des tâches, cette petite saillie marquait le profond mépris dans lequel on tenait les femmes et leurs préoccupations supposées principales : à savoir leur apparence physique et, à travers elle, leur impérative fascination pour les fringues.
Il faut bien reconnaitre qu’à l’époque de mon enfance, la frivolité vestimentaire n’était pas vraiment déclinée au masculin. (...)
On l’a bien compris, la sape était une affaire de gonzesses et comme toutes les affaires de gonzesses, il s’agissait là d’un truc inintéressant qui ne concernait pas les hommes.
Ce qui fait, qu’en théorie, nous aurions pu nous habiller avec des impers transparents et des culottes sur la tête, puisqu’il s’agissait là de quelque chose sans importance… sauf quand il s’agissait, en fait, de contrôler les corps, ceux des soumis, des subalternes et, parmi eux, surtout celui des femmes. Les chiffons étaient bien une affaire de femmes, mais la métrique de la surface de tissu autorisée et de la longueur de la jupe était, concrètement, une prérogative d’hommes, lesquels, tout en feignant s’en battre les steaks, exerçaient en un coup d’œil leur rôle de gardien de l’ordre moral et de la pudeur et triaient le bon grain de l’ivraie, la putain de l’honnête femme. (...)
Maintenant, si je disais que j’ai été surprise en entendant parler de la énième affaire de pudibonderie scolaire, ce serait juste par ironie. Parce que ma longue expérience m’a appris que nous sommes prompts à nous indigner du burkini dans l’œil du voisin, mais assez peu des pères-la-pudeur qui continuent à sévir à tous les étages de notre brillante démocratie moderne et éclairée.
Comment penser cette obsession maladive pour de vaseux concepts de décence ? Comment s’affranchir du vêtement comme prison sociale et outil de domination ?
L’ordre pudique
Les femmes continuent à être assignées au « parler chiffons » comme principale préoccupation de leur existence, comme en témoigne la dominante mode de la presse féminine. Elles continuent aussi à être soumises à la validation vestimentaire d’autrui : pensez-vous réellement que la robe de Cécile Duflot appartient au siècle dernier ? Et quand les femmes sont agressées, la première chose que l’on interroge avec soin, ce n’est pas le présupposé coupable, mais bien leur tenue vestimentaire.
Du coup, continuer à faire chier les gamines dans les lycées ensoleillés avec la longueur de l’ourlet et la surface de peau découverte, cela prend tout son sens. Trop couvertes, ce sont des extrémistes, pas assez, des perturbatrices endocriniennes. L’essentiel étant de toujours leur faire porter la responsabilité du regard et des réactions de l’autre (...)
J’ai passé assez de temps sur les plages naturistes pour pouvoir vous le dire sans ambages : l’impudeur est dans l’œil de celui qui regarde, pas dans le corps de celui ou celle qui vaque à ses occupations. (...)
L’autre chose que j’ai apprise, c’est que rien n’apaise jamais la fringale de domination du censeur, rien ne satisfait durablement le regard prompt à être outragé des gardiens du temple de la décence. Si tu couvres le nichon, c’est l’ombre du téton à travers le tissu qui devient excitant. Si tu enveloppes l’avant-bras, c’est le coude qui s’érotise. Si tu étires la jupe sous le genou, c’est la cheville qui fait bander. Au final, même la burka sera vécue comme une offense à la pudeur et alors ce sera la femme même qui devra disparaitre dans le gynécée, parce que c’est son existence même qui est finalement remise en question à force d’entraver son corps, de limiter son espace public accessible, ses possibilités d’être, de faire et de participer. (...)