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Nous avons eu tort de croire que nos démocraties étaient éternelles
Le Peuple contre la démocratie Yascha Mounk (éditions de l’Observatoire).
Article mis en ligne le 3 octobre 2018
dernière modification le 1er octobre 2018

Dans son dernier ouvrage, Yascha Mounk évoque les dangers de la démocratie illibérale telle qu’elle se manifeste un peu partout dans le monde : des mécanismes de gouvernement qui s’appuient sur le suffrage universel mais remettent en cause les contre-pouvoirs.

Les faiblesses de la démocratie libérale

L’auteur procède à une analyse sans complaisance de la démocratie libérale, telle qu’elle a régné depuis soixante-dix ans dans le monde occidental. Il souligne que son fonctionnement laissait à désirer et ne correspondait pas forcément au modèle très théorique que louaient ses partisans. Fondamentalement ces régimes reposaient sur une alternance régulière entre le centre droit et le centre gauche. Ces deux familles politiques avaient des divergences mais partageaient une même conception de la démocratie et étaient animées par des équipes appartenant à une classe dirigeante assez homogène.

Au fil des décennies, les gouvernants ont fait preuve de complaisance et d’autosatisfaction, ce qui les a conduits à trop négliger les opinions publiques et à considérer que leurs décisions nourries par leur compétence et leur expérience du pouvoir étaient les meilleures pour le pays. Certes, leur connaissance approfondie des affaires et leur respect scrupuleux d’institutions qui leur faisaient risquer de perdre le pouvoir à chaque échéance a permis de garantir aux citoyennes et citoyens une grande liberté d’expression et, malgré tout, de choix.

Sans sous-estimer ces considérables avantages, l’auteur suggère qu’on risquait d’évoluer non plus dans le cadre d’une démocratie libérale mais dans un système de libéralisme sans démocratie. Un facteur aggravant a été le développement des organisations internationales dont l’Union européenne est l’exemple le plus marquant, qui ont dessaisi les instances nationales d’une grande partie de leur pouvoir de décision et ont donc introduit le doute sur l’efficacité du suffrage universel pour définir les grandes orientations du pays.(...)

à partir de la fin du XXe siècle, la situation s’est dégradée avec l’accroissement du chômage et l’accentuation des inégalités entre une petite minorité bénéficiant d’un enrichissement massif et une classe moyenne dont les revenus ont cessé de progresser. La grande récession de 2008 a aggravé ces phénomènes en plongeant l’Europe dans une longue période de stagnation dont elle peine aujourd’hui encore à sortir. Du coup, la légitimité de la classe dirigeante devenait sujette à contestation.(...)

Cette contestation a été assumée par des dirigeants qui, à l’image d’Orbán en Hongrie ou de Trump aux États-Unis, ont affirmé qu’ils parlaient au nom du peuple, sans les intermédiaires devenus inutiles d’un establishment déconnecté des réalités de la vie des gens et soumis aux diktats d’organisations internationales fonctionnant sans contrôle.

Ce discours a eu d’autant plus de succès qu’il coïncidait avec une transformation complète des modes de communication. (...)

Là encore, l’exemple le plus spectaculaire est celui de Donald Trump qui s’adresse en permanence aux cinquante-trois millions d’abonnées et abonnés à son compte Twitter, ce qui lui permet de court-circuiter les médias qu’il juge trop critiques. Ainsi, Facebook, YouTube et Twitter accompagnent involontairement un courant populiste et antisystème qui bénéficie d’une désorganisation durable des circuits traditionnels de l’information.(...)

Dans la dernière partie de son ouvrage, Yascha Mounk insiste sur les dangers de la démocratie illibérale telle qu’elle se manifeste en Turquie, en Russie ou dans certains pays d’Europe centrale, des mécanismes de gouvernement qui continuent à s’appuyer sur le suffrage universel mais qui remettent en cause de nécessaires contre-pouvoirs. Il est donc indispensable de trouver des parades convaincantes à un processus qui menace les fondements des démocraties occidentales.(...)

Les médias, la justice, les partis d’opposition deviennent des cibles commodes comme c’est le cas aujourd’hui en Pologne ou en Hongrie. Si on ne parvient pas à arrêter ce processus qui supprime tous les obstacles à la volonté populaire incarnée par la ou le chef, on peut déboucher sur une forme de dictature qui, elle, sera irréversible.

Il ne manque certes pas de rappeler qu’entre les deux guerres, les démocraties occidentales ont subi des assauts beaucoup plus redoutables avec l’avènement de régimes ouvertement totalitaires. Pourtant la démocratie traditionnelle a fini par l’emporter en Europe en 1945 et 1989.

L’auteur dans sa conclusion plaide en faveur d’une réaction forte des citoyennes et citoyens pour arrêter une évolution qui peut mener à des formes dangereuses de despotisme. (...)

Ce sauvetage des institutions démocratiques n’est pourtant pas assuré, selon Yascha Mounk, qui donne de nombreux exemples historiques. Dans le passé, des institutions qu’on croyait solides comme celles de la République romaine se sont progressivement délabrées pour laisser la place à l’empire, une autocratie qui a tenu pendant quatre siècles.

Un des points forts et des plus troublants de cet ouvrage est qu’il insiste sur la fragilité de la démocratie traditionnelle qui ne représente peut-être pas forcément l’avenir de l’humanité, contrairement à ce qu’on avait cru dans l’euphorie de la chute du communisme. (...)