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Marie-Claude Saliceti
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Institut des Migrations
Mourir aux portes de l’Europe : naissance d’une idée cartographique
Philippe Rekacewicz, géographe
Article mis en ligne le 28 février 2020

Parce que l’accès à l’Europe est restreint par des mesures de plus en plus restrictives pour les migrants, un grand nombre d’entre eux meurent dans l’anonymat aux portes du continent. Philippe Rekacewicz raconte comment il en est venu à réaliser une carte pour rendre visibles la stratégie sécuritaire de la politique migratoire européenne et ses effets.

L’intention cartographique

Pour comprendre ce qu’est la migration, le système et la circulation migratoire, mais aussi le « vécu migratoire », il faut avant tout observer, formaliser, déterminer, avant d’en offrir une représentation imagée, possiblement cartographique, mais pas seulement, comme nous allons le voir.

Par ailleurs, pour parler de la migration, nous utilisons une terminologie qui reflète une intention rarement neutre. Parler de migrants « clandestins » ou « illégaux », c’est utiliser des expressions très signifiantes — ici « criminalisantes » — qui permettent aux autorités de justifier la violence des politiques qu’ils mettent en place pour juguler les flux. En témoignent l’arrestation et l’enfermement de personnes qui n’ont rien fait d’autre que d’exercer leurs droits fondamentaux : accéder à un territoire où elles se sentent en sécurité, déposer une demande d’asile, se déplacer librement.

L’image cartographique, établie à partir des données accessibles, mais aussi d’intuitions, a un objectif : nous aider à voir — littéralement — le phénomène des circulations migratoires dans toute sa complexité, y compris les multiples obstacles qui peuvent les contrarier.
Spatialiser le regard (...)

Saisir la stratégie européenne migratoire

Nous avons donc orienté notre recherche vers la création d’une nouvelle « vision cartographique » de la politique migratoire de l’Europe et de ses effets. Nous cherchons à produire une image encore plus parlante des décès en les regroupant par grandes régions. Pour ce faire, il ne suffit pas de représenter la mortalité liée à la migration « alternative » qui résulte de la fermeture par les États européens des voies migratoires « normales » (régulières et sécurisées). Il faut également examiner au plus près la politique de contrôle des « migrants-voyageurs » (dits irréguliers) sur le territoire européen, ainsi que les effets concrets des accords bilatéraux ou multilatéraux signés entre les États européens et les pays d’origine ou de transit. Cette approche met au jour une véritable stratégie sécuritaire, une géographie systémique de la manière dont l’Europe considère la question migratoire et le droit d’asile. (...)

La cartographie du dispositif de contrôle des flux à travers la multiplication des barrières frontalières laisse ainsi apparaître « l’Europe des trois frontières » :

la « frontière », à savoir la « ligne » Schengen, de loin la plus mortelle, qui fracasse les esprits et les corps avec à la clé des dizaines de milliers de morts ;
la « post-frontière », représentée par les points noirs, qui symbolise le mouvement d’« encampement » de l’Europe (selon le terme utilisé par le réseau Migreurop). Ces camps sont de formes variées : centres de rétention, lieux de regroupement ouverts ou semi-ouverts, mais aussi lieux fermés ;
enfin, la « pré-frontière », représentée sur la carte par ces deux arcs orange, qui symbolisent les accords passés entre les pays européens et les pays du pourtour de l’Europe. Ces accords dits de « réadmission » autorisent l’Europe à « déporter » les migrants irréguliers vers les pays d’où l’on pense qu’ils proviennent. Cette zone est, bien entendu, virtuelle ; elle n’a aucune matérialisation sur le terrain, mais elle symbolise une série d’actes politiques de coopération avec l’Europe (...)

Cette carte révèle le fonctionnement de processus qui nous obligent à revoir l’idée même de frontière, en particulier cette frontière européenne qui suscite tant de crispation, et qui a plongé l’Europe dans une fuite en avant nationaliste. Si les forces réactionnaires, qui se sont emparées d’une partie de l’Europe, sont obnubilées par la « ligne Schengen » et ses territoires adjacents, qu’il faudrait protéger à tout prix de « l’invasion », cette vision ne correspond plus à la réalité, tant l’Europe a multiplié les alliances, les accords de coopération, les accords politiques, voire militaires, pour standardiser les politiques d’asile et les politiques migratoires.

Désormais, la frontière est partout sur le territoire et au-delà. (...)