Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Non-Fiction
Mediapart et le pouvoir. Entretien avec Edwy Plenel
Article mis en ligne le 23 avril 2014
dernière modification le 18 avril 2014

Dans cet entretien, réalisé par Damien Augias avec la participation d’Adrien Pollin, le journaliste Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde (de 1996 jusqu’à sa démission en 2004) et fondateur de Mediapart (depuis 2008), propose une réflexion sur la relation complexe et démocratiquement décisive entre journalisme et politique, ou, plus précisément, entre les journalistes et le pouvoir. Auteur de deux récents essais à ce sujet, Le droit de savoir1 et Dire non2, Edwy Plenel considère notamment, à rebours de nombreux éditorialistes « mondains », que la source et la force du journalisme doivent être puisées, comme le fait selon lui Mediapart, dans l’investigation et dans l’indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs, qu’ils soient politique ou économique.

(...) Edwy Plenel – Mon problème, ce ne sont pas les hommes, ce sont les institutions qui façonnent, modifient ou transforment les hommes. Je suis fidèle aux historiens de l’école des Annales qui ont combattu cette histoire qui n’est faite que de grands hommes et de grandes dates, c’est-à-dire au fond cette histoire des vainqueurs, qui oublie le peuple, les potentialités des vaincus et les espérances portées par les défaites.

Ma critique de François Hollande n’a rien de personnel, pas plus que celle de Manuel Valls, pas plus celle qu’hier j’ai adressée à Jacques Chirac et à Nicolas Sarkozy pour la droite ou François Mitterrand pour la gauche. Ma critique vise l’état de notre démocratie que je qualifie de basse intensité, le fait que ces hommes, quand ils sont dans l’opposition, font d’abord semblant d’en avoir pris conscience, puis font l’inverse de ce qu’ils avaient promis une fois arrivés au pouvoir. François Mitterrand fut le meilleur procureur du pouvoir personnel instauré par ces institutions de guerre civile de la Ve République et, finalement, du jour au lendemain, rendant presque schizophrène son propre peuple de gauche, en est devenu l’avocat, le défenseur, tel un roi soleil recevant les grands de ce monde à Versailles, incarnant jusqu’au cabinet noir la dérive vers le pouvoir personnel. De la même manière, les présidences exemplaires promises par la droite se sont traduises par des présidences personnelles, dans l’obsession de durer pour Jacques Chirac ou dans l’hystérisation d’une « hyperprésidence » pour Nicolas Sarkozy.

Dans le cas de François Hollande, il a encore moins d’excuses que les précédents. Car il est de ma génération, celle qui a fait la critique du mitterrandisme, qui a vu l’espoir déçu du jospinisme, qui a conversé, discuté, réfléchi autour de cette démocratie de basse intensité française (...)

ces hommes-là n’ont pas su dire non, ces hommes-là, une fois au pouvoir, se révèlent finalement présomptueux, ces institutions, avec leurs tentations et leurs facilités, sont plus fortes qu’eux, que leur caractère et que leur volonté. Au bout du compte, ces hommes-là, loin de construire l’avenir, continuent dans cette nécrose spécifiquement française où, alors que nous aurions grandement besoin de les libérer pour faire face à un moment de transition, complexe et trouble, obscur et égaré, les potentialités de notre démocratie se réduisent à vue d’œil, ce qui donne l’abstention, ce qui donne le « tous pourris », ce qui donne la désertion, la déception, la résignation et la fatalité, et ce qui aboutit donc à la dégradation du débat public. (...)

L’indépendance, ça se vérifie tous les jours et c’est une conquête permanente. Et je ne me risquerais jamais à dire que l’indépendance de Mediapart est définitivement acquise. (...)

Etre indépendant, c’est se donner les moyens de faire surgir des vérités de faits qui vont nous bousculer intimement, bousculer nos propres préjugés, nos propres aveuglements. (...)