Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Libération
Lin, esclave moderne à Paris : « Est-ce qu’ils pourront me retrouver ? »
#esclavage
Article mis en ligne le 22 mai 2023
dernière modification le 21 mai 2023

Libération » a suivi l’évasion d’une Philippine de 45 ans réduite en esclavage par un couple de riches Franco-Libanais en région parisienne. Premier épisode d’un récit en quatre volets.

(...) Lin était une esclave moderne. Cette domestique philippine a vécu douze ans chez ses employeurs, un couple franco-libanais. Un jour de juillet 2022, elle a décidé de s’enfuir du pavillon près de Paris, où elle était enfermée. Depuis ses premiers instants de liberté et pendant près d’un an, Libération a suivi cette mère de famille de 45 ans, rencontré ses enfants à Manille et partagé le quotidien d’une de ses compatriotes. Un récit en quatre volets sur une communauté exploitée partout dans le monde. (...)

Au bout de cette course à laquelle Libération a assisté, Lin (1) rejoint des membres du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM), qui l’attendent à quelques mètres de là. Ce sont eux qui ont guidé sa fuite au téléphone. La petite brune au visage rond est une domestique philippine retenue captive par un couple franco-libanais fortuné. Une esclave moderne. (...)

vivre captive, ce n’est pas ce qu’elle avait imaginé en quittant son pays pour se lier avec le couple, il y a douze ans. (...)

La femme de ménage fuit un calvaire : ses papiers lui sont confisqués depuis des années, elle mange les restes, se lève à 6 heures du matin pour se coucher à minuit, n’a jamais de jour de repos et ne peut pas sortir sans leur autorisation. Sur Facebook, elle trouve un groupe d’immigrées philippines en France. En juin, elle y poste un message désespéré : « Si quelqu’un s’enfuit sans passeport, c’est possible d’aller à la police ? » Les membres l’ont renvoyé vers le CCEM. (...)

Toutes ces années, elle n’a quasiment pas pris de décision de son propre chef. Ce sont ses employeurs qui décidaient de tout, même du plus élémentaire. Ce premier trajet est le début d’une rééducation (...)

Elle ne peut s’empêcher de questionner : « Est-ce qu’on est loin de chez madame et monsieur ? Est-ce qu’ils pourront me retrouver ? »

« Oui, nous sommes très très loin d’eux. Ça y est, c’est fini », réitère Roxane Ouadghiri Hassani. Pour lui permettre de se reposer, le collectif lui a réservé une chambre dans un hôtel à Paris, à plus d’une cinquantaine de kilomètres de son ancien lieu de vie. « C’est du provisoire. Avec le temps, vous pourrez être logée par l’Etat français. Si tout va bien. Et surtout, si vos employeurs vous appellent, vous laissez sonner ! », conseille la salariée du CCEM. Lin acquiesce, un peu rassurée.
Communauté discrète

Nous la retrouvons dix jours plus tard, attablée à la terrasse d’un café du sud de Paris. Pour venir jusqu’ici, elle s’est perdue. Une heure à rebrousser chemin, à changer de ligne, à demander sa route à des inconnus. Elle a tout de même l’air détendue. Lin a fait une récente découverte : elle n’est pas seule. Les anciennes esclaves philippines sont nombreuses dans les rues de la capitale. Selon l’ambassade en France, il y a près de 23 000 ressortissants dans l’Hexagone, dont 60 % de femmes – pour la plupart des domestiques embauchées au Moyen-Orient et désormais installées à Paris après avoir fui leurs conditions d’exercice. Elles forment une communauté discrète qui passe souvent sous les radars des autorités et subsiste grâce à l’entraide. (...)

Elles sont le symbole de ces précaires, qui ont quitté la misère de leur pays pour être employées par les plus fortunés de l’Occident. (...)

les messages de Philippines en détresse sont fréquents sur les réseaux sociaux et les situations dramatiques. (...)

Il y a l’emprise, entretenue par le chantage permanent, la dévalorisation de son travail et le déni de son identité. « Ils me demandaient tout le temps de me laver parce qu’ils trouvaient que je puais. Ils exigeaient que je porte un uniforme pour montrer que je n’étais pas des leurs. Certains soirs, je me couchais en ayant mangé qu’une pomme », décline-t-elle. (...)

La domestique s’est résignée à porter plainte contre ses employeurs pour « traite des êtres humains », parce qu’elle estime avoir été « une esclave » et qu’elle veut obtenir réparation. Le temps de la procédure, elle bénéficie d’un récépissé de titre de séjour renouvelable tous les six mois. Le couple d’entrepreneurs libanais a tenté de la joindre par téléphone des dizaines de fois. Elle n’a pas décroché. (...)