
Dans ce travail de défrichage (et de déchiffrage des mots), nous nous sommes d’emblée interrogées sur la pertinence du qualificatif de « sexuelles » pour nommer ces violences. Qu’est-ce qui fait en effet qu’une agression est « sexuelle », qu’un harcèlement est « sexuel », qu’une violence est « sexuelle » ? A partir de quels critères une violence peut-elle être dite « sexuelle » ? Le droit et la jurisprudence tentent d’y répondre, mais nous savons et nous verrons2 qu’ils ne sont que la traduction, à un instant donné de l’histoire du droit, de normes que les femmes, principales victimes de ces violences, ont encore très peu contribué à définir. Il est d’ailleurs fréquent que lorsque nous intervenons auprès de publics scolaires sur la définition de « l’agression sexuelle », des jeunes filles s’étonnent fort à propos du fait que, selon la jurisprudence en vigueur, des attouchements imposés sur le ventre voire le bas-ventre, ou les cheveux, ne sont pas considérés comme des agressions sexuelles, alors que ces parties de leur corps relèvent pourtant bien pour elles de leur intimité.
(...) Pour paraphraser René Char, les mots savent de nous, du monde dans lequel nous vivons, des choses que nous ignorons d’eux4…si nous n’y prenons garde. Et s’ils parlent, les mots peuvent également « pré-juger » voire mentir sur la réalité qu’ils sont supposés désigner5, tout en étant les révélateurs des présupposés de celles et ceux qui les utilisent, mais plus encore de la « société » qui les a engendrés.
Le langage est en outre instrumentalisé par les tenants d’un immuable ordre patriarcal qui voudraient faire croire que c’est parce que l’on parle trop des violences sexuelles que les victimes souffrent (...)
pendant les trois semaines précédant le colloque, j’ai systématiquement relevé tous les mots se rapportant aux violences sexuelles « croisés » dans mon travail à l’AVFT. Mon corpus est donc composé des e-mails reçus à l’association, des jugements obtenus quand l’AVFT agit en justice auprès des victimes, des échanges avec des magistrats, des policiers, des médecins, des militantes et militants, d’expertises psychiatriques, de quelques articles juridiques ou sociologiques, du Code pénal etc. Seules les paroles des victimes elles-mêmes ont été écartées. Contrairement aux professionnel-les qui interviennent à leurs côtés, elles ne sont en effet pas supposées avoir effectué un travail sémantique sur les violences dont elles ont été victimes.
Je les ai ensuite « mis en ordre », de manière à vous les présenter. (...)
Celui qui maîtrise l’agression est aussi le maître du discours.
En conclusion, je ne résiste pas à la citation d’un dialogue tiré du chef d’œuvre de Lewis Caroll, « de l’autre côté du miroir », entre Humpty Dumpty et Alice :
HD : « Quand j’emploie un mot, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus, ni moins ».
Alice : « La question est de savoir si vous pouvez faire que les mêmes mots signifient tant de choses différentes ».
HD : « La question est de savoir qui est le maître, c’est tout ».(...) Wikio