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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
Les femmes sont rarement tout à fait en vacances
Article mis en ligne le 18 août 2020
dernière modification le 17 août 2020

La charge mentale des femmes ne connaît pas de répit. Pour les mères de famille, les vacances se transforment vite en un travail à plein temps. Retrouvez dans « Prendre congé des enfants et du mari pour profiter de ses vacances » les témoignages de celles qui ne trouvent pas de moments de repos durant leur séjour.

« Les vacances sont pour moi un vrai travail, soupire Anne-Laure, 33 ans, professeure de français en Espagne. Je me retrouve bien souvent à faire la traductrice, la secrétaire, l’assistante, la guide touristique, la photographe, etc., donc je profite moyen de ces moments. » Eh oui, le bon temps (des un·es) ne tombe pas du ciel. « Pour que tout le monde ait du fun, il faut toute une préparation, une organisation », relève la sociologue Chiara Piazzesi, professeure de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (Uqam) et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes (Iref). Et celle-ci pèse encore majoritairement sur les femmes. « La période peut s’avérer ne pas être de tout repos, voire pénible, pour les femmes car elle nécessite une forte charge mentale, en amont, pour préparer les vacances et, une fois sur place, en raison de la poursuite du travail domestique et parental qu’elles continuent à assumer », pointe sa consœur Emmanuelle Santelli, directrice de recherche CNRS, au Centre Max-Weber, à Lyon.

C’est le cas de Florence, 37 ans, directrice de la communication et mère de deux petites filles, à qui il revient systématiquement de trouver le lieu de vacances, réserver les billets d’avion pour toute la famille, penser aux éventuels vaccins ou encore faire les valises « avec tout ce que ça comporte : vérifier que les fringues des enfants leur vont encore, les médicaments, le stock de couches et de lait quand elles étaient bébés, les passeports, les dates de péremption des produits comme la crème solaire ». Et ça ne s’améliore pas sur place, entre gestion du jet-lag, déballage des valises, activités à organiser en tenant compte du rythme des petites, courses… « Je passe généralement ma première journée à tout mettre en place pour le reste des vacances », décrit-elle. Avant de refaire les bagages au moment du retour et de s’occuper également du rangement et des lessives à l’arrivée. « C’est usant de devoir tout organiser, ranger, laver, ponctue Florence. Je ne profite pas autant que les autres de mes vacances car je dois toujours penser à tout pour que ça se passe le mieux possible avec les enfants... »

Une frustration exacerbée par la rupture qu’elle fait de la promesse des vacances. (...)

Cette iniquité vacancière genrée est la preuve que l’amélioration le reste du temps du partage des tâches conjugales et familiales est (malheureusement) un cache-misère.
Gestion d’ensemble et temps libre genré

« Si les vacances sont un moment qui correspond à une charge de travail supplémentaire pour les femmes, ce sont avant tout quand ces dernières sont mères –dans le cas de couples sans enfants, s’il y a charge supplémentaire, elle n’est pas très importante comparée à celles des mères », nuance la directrice de recherches au CNRS. Et ça s’explique. Car, lors des vacances, fait remarquer sa consœur de l’Uqam, « on sort de l’ordinaire et du temps dans lequel les enfants sont pris en charge une partie de la journée par une institution –par exemple, l’école, la principale ». La famille prend alors le relais à 100%.

« C’est la beauté des vacances, c’est magnifique que l’on puisse passer plus de temps ensemble, mais cela comporte davantage d’organisation et de choses à penser, ce qui revient en particulier aux femmes. » Comme en temps normal (...)

En cause, une vision du temps libre genrée (pour ne pas dire sexiste) encore bien enracinée, qui atteste d’une absence de changement des mentalités. « Il y a vraiment une culture de la disponibilité des femmes, ajoute Chiara Piazzesi, qui travaille sur la sociologie de l’intimité amoureuse et conjugale. Socialement, leur temps libre est caractérisé différemment et a une valeur différente de celui des hommes. Il est souvent entendu comme un temps que l’on consacre aux autres, à la famille –comme si le temps de travail à l’extérieur de la maison des femmes qui ont un job était du temps pour soi. » C’est bien ce que sous-entend l’interrogation « Qui s’occupe des enfants ? » qui surgit et est adressée à la mère lorsque les deux membres du couple parental travaillent. (...)

« Mes modèles féminins dans ma famille proche gèrent en général beaucoup et surtout les vacances, les hommes se reposent et se laissent vivre, “font confiance aux expertes”. » Un rôle de cheffe d’orchestre qu’elle a à son tour endossé et dont il lui est aujourd’hui difficile de se défaire (...)

Surtout que, en face, non seulement on laisse faire « les pros » mais on justifie son inactivité par une soi-disant inclination féminine. « Il y a l’argument “mais tu aimes tellement tout contrôler que, si je m’en occupe, tu ne seras pas bien”. On me dit aussi “tu aimes faire ça donc on te laisse t’en occuper” », note Anne-Laure. Comme si les hommes faisaient une fleur à leurs compagnes en ne bougeant pas le petit doigt. Comme si c’était une question de goût personnel et non une question structurelle. (...)