L’Allemagne a un problème. Et cela n’a rien à voir avec sa capacité d’accueil des réfugiés –soit la fabrication artificielle d’une crise que le pays saurait de toute façon surmonter. Les conséquences sont même bien plus graves, à long terme, qu’une « impréparation » à l’accueil de demandeurs d’asile ou qu’une poussée du populisme inquiétante mais guère indomptable ni inédite en Europe.
L’Allemagne est malade de la souffrance qu’elle impose aux femmes, de son incapacité à prendre la mesure du drame qui se joue en son sein et de sa cécité face à un phénomène qu’elle a elle-même crée. C’est ce que démontre de façon implacable et crue le débat « Regret Motherhood ». (...)
Si le débat est si vif en Allemagne, c’est bien sûr parce qu’avec un taux de fécondité extrêmement bas (1,47 enfant par femme) et un déclin démographique annoncé comme une véritable menace méritant mines inquiètes et grandes manoeuvres, le pays ne s’attendait certainement pas à entendre de ses citoyens que « les enfants, non merci ». « Plus jamais ». « Un cauchemar ». « Beurk ». Mais aussi parce qu’il fait directement écho à la politique familiale archi défaillante de la république fédérale, et surtout, à une idéologie imposée aux femmes allemandes et qui repose totalement sur l’image de la figure maternelle sacrificielle et guérisseuse par opposition à celle de la femme nullipare, ou pire, mère indigne qui ne consacre pas l’entièreté de son temps à la progéniture.
En Allemagne, Une rabenmutter, c’est une femme qui a « abandonné ses enfants » en ayant le culot de continuer à travailler. Ou plus largement, de mener des activités hors du foyer
Et ceux, parmi les dirigeants ou tout autres responsables directs ou indirects du phénomène, qui feraient mine de tomber de leur chaise en apprenant que l’on pouvait regretter d’être parent, seraient, au mieux, de la mauvaise foi la plus crasse.
C’est qu’être mère en Allemagne, (et même parfois ailleurs, on y reviendra), pour dire les choses simplement : c’est la merde. Et ça crevait les yeux depuis fort longtemps. Y devenir parent, c’est une gageure, un combat de chaque instant à mener contre un système schizophrénique qui tout en encourageant les femmes à devenir mères, n’a de cesse de leur mettre des bâtons dans les roues. (...)
Et ne nous y trompons pas, si la republique fédérale allemande détient les specificités suscitées, cette dichotomie n’est en rien l’apanage de l’Allemagne. Si la politique familiale française paraît bien enviable en comparaison, nombreux sont les parents qui vous confieront mettre en veilleuse leur désir d’enfant, s’il existe, ou justifier en partie son absence, précisement parce qu’ils redoutent de se retrouver en difficulté quant il s’agira de mener de front vie familiale, sociale et professionnelle. (...)
Si des Florence Foresti, Elisabeth Badinter, blogs, bouquins, films, spectacles, séries ont tâché d’envoyer valser les multiples injonctions faites au mères (fais de la purée maison, allaite le plus longtemps possible, POSE CE TELEPHONE OU CE BOUQUIN ET FAIS DES MARIONNETTES AVEC LES DOIGTS POUR BB1), mais que malgré toute subsiste ce phénomène de la maternité malheureuse, avec des femmes qui ont le courage de dire « si j’avais su, je l’aurais pas fait », c’est que le contre-discours, la volonté franche et bienveillante d’encourager les mères à ne pas se laisser marcher sur la gueule, à déculpabiliser n’aura finalement que peu pesé face au discours vantant l’idée qu’une femme n’est complète que si elle a enfanté, et avec le sourire s’il vous plait.
Tout cela n’a en rien empêché l’injonction à la maternité épanouie ou même à la maternité tout court, de tourner à plein régime, en Allemagne ou ailleurs. Que ce soit adressé à des actrices, des femmes politiques, ou des citoyennes anonymes. (...)