Un physicien, spécialiste des systèmes complexes, nous rappelle l’impossibilité « de mettre les sociétés humaines en équation »
En introduction, Pablo Jensen aborde les réseaux de neurones, les applications de deep learning, les algorithmes, l’« intelligence artificielle ». L’auteur questionne « Comment fonctionnent ces algorithmes magiques ? Comment a-t-on pu créer de l’intelligence à partir de transistors, au fonctionnement aussi stupides que des interrupteurs ? » (...)
Pour comprendre la logique de ces réseaux, il revient sur l’article « fondateur en ce domaine » du psychologue Frank Rosenblatt. Surprise, ce chercheur cite comme source d’inspiration Friedrich Hayek qui obtiendra en 1974 le prix de la Banque de Suède, mal-nommé « pris Nobel d’économie ».
Friedrich Hayek, un économiste contre les droits humains, un idéologue antidémocratique, « Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique qui manque de libéralisme », un admirateur de la dictature d’Augusto Pinochet, un grand prêtre de la religion du marché…
Le livre est composé de six textes. La lectrice et le lecteur n’ont pas besoin de connaissances approfondis dans les domaines abordés. L’auteur use d’un langage courant, donne des explications très pédagogiques et illustre ces propos par des exemples. Nous sommes loin des jargons utilisés par certain·es… (...)
L’auteur souligne que l’intelligence est incarnée, que les capacités des ordinateurs sont abusivement appelés « intelligence artificielle », que le dressage est différent de l’apprentissage, « enrichit la palette de comportements disponibles et comporte des « conversations » », que nous sommes un corps (nous n’« avons » pas un corps). Il aborde la pensée abstraite, les représentations symboliques, ce qui donne sens à ce que nous vivons. Les réseaux de neurones ne sont quant-à eux pas incarnés et demeurent fondamentalement différents de l’intelligence humaine et leur pouvoir de nuisance « provient plutôt de leur scrupuleuse obéissance »…
Il m’a semblé utile de m’attarder sur le premier texte qui désenchante les récits apologiques sur l’« intelligence artificielle ». Le débat démocratique devrait s’emparer de la fabrication et la gestion privative des algorithmes, leur non-neutralité politique (voire leurs biais sexistes ou racistes), sans oublier la critique d’un déterminisme mesquin qui rendrait possible la prédictibilité concrète des actions humaines… (...)
Au postulat de certains que les réseaux et le marché peuvent contrôler un monde complexe, l’auteur oppose la prise en compte du marché « comme outil de coordination économique utile »et le long terme d’objectifs « transcendant l’optimisation du profit immédiat ». Il nous rappelle que « le modernisme entraîne une concentration de pouvoir et de richesse qui engendre inégalités et corruption ». Il propose de « débrancher la machine moderniste », de prendre soin « des enchevêtrements locaux nécessaires à la création de vie et de valeur », de développer le mouvement des « communs comme alternative au marché et au plan pour apprivoiser le monde sans l’épuiser ».
Pablo Jensen termine sur une nouvelle organisation de la société « qui considère marché, planification et communs comme des moyens au service de buts fixés collectivement, et qui sache équilibrer leurs emprises respectives »… (...)