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Marie-Claude Saliceti
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Nouvelles et Analyses Humanitaires (IRIN)
Les Nations Unies lancent une enquête sur les exactions contre les Rohingyas
Article mis en ligne le 6 avril 2017

Le principal organe des Nations Unies chargé de la défense des droits de l’homme est en train de former une équipe de spécialistes qui aura pour mission d’enquêter sur les atrocités présumées commises contre les Rohingyas au Myanmar. Le gouvernement birman semble pourtant déterminé à refuser aux enquêteurs l’accès aux régions où des crimes contre l’humanité pourraient avoir été commis.

La résolution présentée le 24 mars au Conseil des droits de l’homme par l’Union européenne vise à s’assurer « que les auteurs d’abus répondent de leurs actes et que justice soit rendue aux victimes », mais le gouvernement du Myanmar n’a aucune obligation légale de coopérer avec la mission d’établissement des faits. Il a d’ailleurs clairement fait comprendre qu’il n’avait pas l’intention de le faire.

Le Bureau du Haut-Commissaire aux droits de l’homme (HCDH) des Nations Unies a dit à IRIN qu’il mettait sur pied l’équipe de toute façon. (...)

En attendant, l’organisation prépare des lettres à l’intention du gouvernement du Myanmar et forme une équipe de spécialistes pour soutenir la mission dans l’établissement des faits et des circonstances concernant les allégations de violations des droits de l’homme commises par les forces de sécurité dans l’État de Rakhine. L’équipe, qui sera basée à Genève, comprendra des experts de médecine légale et des violences liées au genre.

La résolution indique que l’enquête portera, sans s’y limiter, sur « la détention arbitraire, la torture et les traitements inhumains, le viol et les autres formes de sévices sexuels, les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, les disparitions forcées, les déplacements forcés et la destruction illégale de biens ».

« Le Conseil des droits de l’homme espère que le gouvernement du Myanmar facilitera le travail de la mission en lui permettant d’accéder librement aux régions affectées », a dit M. Gomez. Cela semble cependant peu probable. Au Conseil des droits de l’homme, à Genève, le Myanmar s’est « dissocié » de la résolution à l’origine de la création de la mission d’établissement des faits (...)

La dirigeante civile du Myanmar et lauréate du prix Nobel Aung San Suu Kyi a également rejeté la décision des Nations Unies. « Cela n’est pas approprié pour notre pays », a-t-elle dit dans un discours télévisé.

Même si Aung San Suu Kyi était d’accord avec la mission des Nations Unies, elle ne pourrait pas faire grand-chose pour faciliter son travail. Le gouvernement civil élu qu’elle dirige entretient une relation fragile avec l’armée, qui a régné d’une main de fer sur le pays pendant près d’un demi-siècle avant de décréter des réformes en 2011. Les réformes ont rétabli la liberté politique, mais Aung San Suu Kyi n’a aucun pouvoir sur l’armée et dispose d’une influence limitée sur celle-ci.

Le Conseil des droits de l’homme n’a pas de pouvoir légal d’exécution et n’est pas en mesure de punir le Myanmar s’il refuse de coopérer.

Si le gouvernement et l’armée lui interdisent l’accès, la mission des Nations Unies commencera sans doute à mener des enquêtes détaillées auprès des dizaines de milliers de Rohingyas qui ont fui au Bangladesh après le lancement d’opérations anti-insurrectionnelles par l’armée birmane à la fin de l’année dernière. « S’ils se voient refuser l’accès, les membres de la mission chercheront à parler à des témoins, où qu’ils soient, y compris au Bangladesh », a dit une source des Nations Unies qui a demandé à garder l’anonymat parce qu’elle n’est pas autorisée à aborder le sujet avec les médias.

Divers groupes, incluant le Bureau du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, ont déjà recueilli les témoignages de Rohingyas qui se sont réfugiés au Bangladesh. (...)

La communauté internationale pourrait faire pression sur le pays pour qu’il accueille la mission d’établissement des faits, moins puissante qu’une telle commission, mais il ne semble pas y avoir eu d’initiatives sérieuses en ce sens jusqu’à présent. (...)

Les gouvernements européens insistent pour que le Myanmar coopère avec la mission des Nations Unies, mais le vocabulaire qu’ils emploient est loin d’être menaçant. Les déclarations publiques soulignent en effet la nécessité de promouvoir la « transition démocratique » du pays. (...)

L’accès à la citoyenneté est une question cruciale pour les Rohingyas, qui sont environ un million à vivre dans l’État de Rakhine. La plupart d’entre eux ne peuvent pas circuler librement et font l’objet d’une politique de ségrégation institutionnalisée qui restreint considérablement leur accès aux emplois, aux soins de santé et à l’éducation.

Selon un rapport de l’International Crisis Group (ICG), la négation des droits et la campagne de violences de 2012 ont donné lieu à une montée de l’activisme chez certains Rohingyas. Un groupe d’insurgés rohingyas qui s’est donné le nom de Harakah al-Yakin [qui veut dire « Mouvement de la foi » en arabe] a mené une première attaque le 9 octobre contre des postes de police situés sur la frontière bangladaise. L’attaque a fait neuf victimes parmi les policiers. Selon des groupes de défense des droits de l’homme, l’armée a répliqué en organisant une offensive brutale ciblant des communautés entières. (...)

La mission ne peut pas faire juger les auteurs de violations des droits de l’homme, mais ses conclusions détaillées, ses recommandations et l’identification potentielle des responsables pourraient établir des bases solides pour une action future.

On peut aussi espérer que la démarche dissuade la perpétration de nouvelles atrocités, a conclu Mme Pietropaoli.