Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
blogs de Médiapart
Le procès politique de la solidarité (3/4) : les ONG en Méditerranée
ERIC FASSIN Enseignant-chercheur, sociologue
Article mis en ligne le 20 novembre 2017

Pour appréhender le sens du procès politique intenté en France à la solidarité, il faut examiner aussi ce qui se passe au niveau européen avec les dizaines de milliers de migrants qu’on laisse mourir pendant leur traversée depuis l’Afrique… ou plutôt qu’on fait mourir aujourd’hui. Car, si la Méditerranée est devenue un véritable cimetière marin, c’est bien l’effet d’un choix politique européen.

ONG et passeurs

L’opération Triton lancée fin 2014 par Frontex, agence européenne de contrôle des frontières et des côtes, a remplacé avec beaucoup moins de moyens l’initiative italienne Mare Nostrum d’intervention en mer, lancée après le naufrage de Lampedusa en octobre 2013, face à l’afflux de migrants venus d’Afrique. Il s’agissait désormais de privilégier la mission de surveillance au détriment du rôle de sauvetage.

Il est vrai que cette dimension humanitaire avait valu à Mare Nostrum des critiques sévères. En Italie, la Ligue du Nord l’accusait de favoriser, formule familière, un « appel d’air ». Selon Matteo Salvini, chef de ce parti xénophobe, « les citoyens italiens finissent par financer les passeurs de clandestins et une invasion de nos côtes ». Plus modéré dans l’expression, le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, s’inquiétait pour Calais : « Cette opération de sauvetage de la marine militaire italienne a permis le sauvetage de nombreux migrants en mer, mais a aussi eu pour conséquences de créer des points de fixation des migrants dans le nord de la France, de favoriser les activités des passeurs et d’augmenter les risques de drames humains en mer. »

Les inconvénients l’emportant pour lui sur les avantages, le ministre défend alors un projet de « substitution à Mare nostrum d’une opération “Frontex +” de surveillance des frontières », soit l’opération Triton. Toutefois, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a bien été obligé de le reconnaître le 29 avril 2017 : « La fin de Mare Nostrum a été une grave erreur. Cela a coûté des vies humaines. » Effectivement, pour la seule année 2016, plus de 5000 migrants sont morts pendant la traversée – triste record ; et Médecins sans frontières le rappelle, en 2017 (comme les années précédentes), parmi les milliers qui tentent la traversée, un sur trente-six trouve la mort…

Or c’est précisément au moment de ce sinistre bilan que l’Europe se retourne contre les associations qui ont été obligées de prendre le relais humanitaire devant sa « défaillance ». (...)

Enfin, le 21 juin, c’est le directeur de l’agence Frontex lui-même qui, en réponse à l’interpellation d’un député européen, démentait les informations diffusées à propos de son rapport : « contrairement à ce qui a été rapporté dans de nombreux médias, Frontex n’a jamais accusé aucune ONG de collusion avec les passeurs en Libye. » Les fuites dans la presse n’avaient-elles pour fonction que de semer le trouble dans l’opinion, pour entamer le crédit des ONG avant de les attaquer à nouveau ?

Un appel d’air en mer ?

En tout cas, les poursuites contre les humanitaires reprennent aussitôt : le 2 août, le procureur d’une autre ville de Sicile, Trapani, fait mettre sous séquestre le Iuventa, affrété par Jugend Rettet ; cette ONG allemande est accusée, sur la foi d’agents secrets introduits à son bord, d’entretenir des liens avec les passeurs dont elle se ferait l’auxiliaire, et donc de « favoriser l’immigration clandestine ». Il n’est pas inutile de rappeler que ce délit a été créé par la loi Bossi-Fini de 2002, du nom des dirigeants de la Ligue du Nord et de l’Alliance nationale qui se qualifie elle-même de post-fasciste.

Le même magistrat ouvre une enquête contre un prêtre érythréen, réfugié en Italie à l’âge de quatorze ans. Mussie Zerai avait été proposé pour le prix Nobel de la Paix en 2015 en raison de son engagement pour les migrants en Méditerranée (...)

ONG et passeurs

L’opération Triton lancée fin 2014 par Frontex, agence européenne de contrôle des frontières et des côtes, a remplacé avec beaucoup moins de moyens l’initiative italienne Mare Nostrum d’intervention en mer, lancée après le naufrage de Lampedusa en octobre 2013, face à l’afflux de migrants venus d’Afrique. Il s’agissait désormais de privilégier la mission de surveillance au détriment du rôle de sauvetage.

Il est vrai que cette dimension humanitaire avait valu à Mare Nostrum des critiques sévères. En Italie, la Ligue du Nord l’accusait de favoriser, formule familière, un « appel d’air ». Selon Matteo Salvini, chef de ce parti xénophobe, « les citoyens italiens finissent par financer les passeurs de clandestins et une invasion de nos côtes ». Plus modéré dans l’expression, le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, s’inquiétait pour Calais : « Cette opération de sauvetage de la marine militaire italienne a permis le sauvetage de nombreux migrants en mer, mais a aussi eu pour conséquences de créer des points de fixation des migrants dans le nord de la France, de favoriser les activités des passeurs et d’augmenter les risques de drames humains en mer. »

Les inconvénients l’emportant pour lui sur les avantages, le ministre défend alors un projet de « substitution à Mare nostrum d’une opération “Frontex +” de surveillance des frontières », soit l’opération Triton. Toutefois, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a bien été obligé de le reconnaître le 29 avril 2017 : « La fin de Mare Nostrum a été une grave erreur. Cela a coûté des vies humaines. » Effectivement, pour la seule année 2016, plus de 5000 migrants sont morts pendant la traversée – triste record ; et Médecins sans frontières le rappelle, en 2017 (comme les années précédentes), parmi les milliers qui tentent la traversée, un sur trente-six trouve la mort…

Or c’est précisément au moment de ce sinistre bilan que l’Europe se retourne contre les associations qui ont été obligées de prendre le relais humanitaire devant sa « défaillance ». Le 15 décembre 2016, un article du Financial Times révélait un rapport de Frontex mettant en cause ces ONG qui contribuent au sauvetage des migrants en Méditerranée, accusées de « collusion » avec les passeurs (une correction publiée une semaine plus tard parle plus sobrement d’« interactions ») : leurs lampes n’éclairaient-elles pas le passage des bateaux de migrants ? Frontex allait jusqu’à en prendre pour indice… la baisse du nombre de signaux de détresse !

La justice italienne ouvrait alors une enquête. Le procureur de Catane déclarait même, le 23 avril 2017, disposer de « preuves ». Pourtant, dès le 3 mai, il avouait qu’il ne s’agissait que d’une « hypothèse, sans aucune preuve ». Il est vrai que le procureur de Syracuse avait déclaré la veille : « il n’y a pas de lien entre ONG et passeurs. » La commission de défense du Sénat italien allait le confirmer deux semaines plus tard : « aucune collusion » ; elle rappelait au contraire que « les secours en mer des migrants sont nécessaires et incontournables ».

Enfin, le 21 juin, c’est le directeur de l’agence Frontex lui-même qui, en réponse à l’interpellation d’un député européen, démentait les informations diffusées à propos de son rapport : « contrairement à ce qui a été rapporté dans de nombreux médias, Frontex n’a jamais accusé aucune ONG de collusion avec les passeurs en Libye. » Les fuites dans la presse n’avaient-elles pour fonction que de semer le trouble dans l’opinion, pour entamer le crédit des ONG avant de les attaquer à nouveau ?

Un appel d’air en mer ?

En tout cas, les poursuites contre les humanitaires reprennent aussitôt : le 2 août, le procureur d’une autre ville de Sicile, Trapani, fait mettre sous séquestre le Iuventa, affrété par Jugend Rettet ; cette ONG allemande est accusée, sur la foi d’agents secrets introduits à son bord, d’entretenir des liens avec les passeurs dont elle se ferait l’auxiliaire, et donc de « favoriser l’immigration clandestine ». Il n’est pas inutile de rappeler que ce délit a été créé par la loi Bossi-Fini de 2002, du nom des dirigeants de la Ligue du Nord et de l’Alliance nationale qui se qualifie elle-même de post-fasciste.

Le même magistrat ouvre une enquête contre un prêtre érythréen, réfugié en Italie à l’âge de quatorze ans. Mussie Zerai avait été proposé pour le prix Nobel de la Paix en 2015 en raison de son engagement pour les migrants en Méditerranée : tous ceux qui tentent la dangereuse aventure depuis la Corne de l’Afrique ont son numéro de téléphone ; c’est qu’il prévient les garde-côtes lorsque des embarcations sont en danger. Son exemple a d’ailleurs servi de modèle pour créer l’Alarmphone, ligne téléphonique de détresse en mer. Il est soupçonné d’avoir omis de signaler l’arrivée de migrants et donc lui aussi accusé de « favoriser l’immigration ».

La solidarité humanitaire serait-elle responsable d’un appel d’air en mer ? « C’est totalement paradoxal de s’attaquer aux humanitaires pour lutter contre l’immigration clandestine », déclare Mussie Zerai. « C’est comme s’en prendre aux médecins pour protester contre une maladie. » De fait, la rhétorique qui inverse la responsabilité pour « blâmer les sauveteurs » contredit les données empiriques. (...=

Non, ce ne sont pas les ONG qui accroissent le nombre de migrants s’engageant dans la traversée de la Méditerranée : une chronologie précise permet de l’établir. Non, ce n’est pas la présence des ONG qui a encouragé les passeurs à choisir des embarcations pneumatiques, plus fragiles ; ce sont plutôt les destructions de bateaux en bois par l’opération militaire européenne Sofia (EUNAVFOR MED). Non, les ONG ne rendent pas la traversée plus dangereuse. L’analyse précise des chiffres démontre sans ambiguïté une corrélation inverse : plus les ONG sont présentes, moins il y a de morts en mer.

Dira-t-on qu’il va de soi que les sauveteurs en mer ne sont pas un danger, et qu’il n’était pas besoin d’en fournir la preuve ? Certes. C’est donc que l’Europe s’enferme dans une logique anti-humanitaire au mépris de l’évidence la plus élémentaire que vient juste confirmer cette démonstration imparable. Qu’importe la réalité ? Si le fantasme de « l’appel d’air » continue d’opérer, c’est qu’il a une utilité politique. Ceux qui sauvent des vies de migrants peuvent ainsi, encore et toujours, être accusés de les encourager à prendre des risques par ceux-là même qui les mettent en danger… (...)

Le code de conduite italien requiert en particulier des bateaux humanitaires d’accepter à leur bord une présence policière armée. C’est une manière de soumettre l’exigence de sauvetage à la logique de surveillance – des migrants comme des associations, celles-ci étant invitées à collaborer contre ceux-là. En outre, au motif qu’en approchant des côtes, les ONG serviraient de « taxis » aux migrants, l’Italie leur interdit l’accès… aux eaux libyennes. C’est encore le 2 août que, le Parlement italien donnant son accord pour l’envoi de navires militaires, un patrouilleur a pu entrer dans les eaux territoriales de la Libye.

Le résultat, c’est qu’à l’instar de MSF, la plupart des ONG, parce qu’elles ont refusé de se soumettre au « code de conduite », sont contraintes de renoncer à leur mission ; et à ce jour un seul de leurs navires, l’Aquarius, croise encore au large des côtes libyennes. Cette exigence de « bonne conduite » adressée aux ONG qu’on accuse de collusion avec les passeurs venus de la côte libyenne est d’une ironie terrible quand on songe que les centres de détention de ce pays, qui ont été comparés par l’ambassade d’Allemagne au Niger à des « camps de concentration », sont souvent aux mains de trafiquants d’êtres humains.

Or la Libye, encouragée par l’Europe, décide simultanément de créer sa propre zone de recherche et de sauvetage dont les bateaux étrangers sont exclus (sauf autorisation). Faut-il le préciser ? L’expression a valeur ici d’antiphrase. Décréter ainsi, sans fondement légal véritable, l’extension de ses eaux territoriales lui permet le 15 août de menacer et séquestrer dans les eaux internationales le Golfo Azzuro, un navire de l’ONG catalane Proactiva Open Arms (voir ici des photos de son action). Autant dire que la Libye aura désormais les mains libres pour traiter les migrants à sa guise, à condition de les empêcher de partir – avec la bénédiction européenne. (...)

Pour les États européens, la solidarité avec l’Italie ne joue donc pas pour accueillir les migrants ; en revanche, elle fonctionne parfaitement lorsqu’il s’agit de les rejeter – quitte à les livrer en pâture aux geôliers libyens. (...)

omme l’analyse encore Migreurop, « avec ses outrances racistes, l’extrême droite s’attaquant aux ONG de sauvetage en mer défend ainsi une politique de laisser mourir mise en œuvre de longue date par les États de l’Union européenne. » On ajoutera seulement – les mois qui viennent le confirmeront malheureusement : et de faire mourir. (...)

La tragédie en Méditerranée, ce sont d’abord les morts africains ; mais c’est aussi l’agonie de la démocratie en Europe. On ne sait plus trop qui parle quand les identitaires s’engagent pour sauver l’Europe tandis que les gouvernants européens se targuent de sauver la démocratie. En effet, sous prétexte de lutter contre la menace fasciste, les gouvernements démocratiques mènent une politique d’extrême droite. C’est pour contrecarrer « la peur » xénophobe, par laquelle « la démocratie risque de se perdre », que le ministre italien de l’Intérieur, Marco Minniti, choisit de combattre les droits humains, et les associations humanitaires qui les défendent… Aboutissement logique de la guerre contre les migrants, la guerre contre les ONG serait-elle aujourd’hui l’ultime dérive anti-démocratique de l’Europe, d’autant plus dangereuse qu’elle s’accomplit au nom de la démocratie ?